carte blanche

Le futur du travail n'est sans doute pas le futur de l'emploi

Il y a un paradoxe dans le reformatage de l'économie : il est incontrôlable, inévitable et semble porteur d'une "nouvelle ère", mais il est également destructeur de valeurs

Par Sandrino Graceffa,
administrateur délégué de la coopérative SMart

Depuis 40 ans, les entreprises ont développé de nouveaux modes de production qui désagrègent le socle sur lequel le modèle social européen est fondé : la subordination qui entraîne le salariat, qui ouvre droit à une protection sociale étendue.

Les entreprises digitales, plateformes soi-disant collaboratives, intelligence artificielle et autres Big Data accélèrent le mouvement : elles peuvent désormais se passer du contrôle sur le temps et l’organisation du travail, qui entraînent la subordination. Elles privilégient l’externalisation, le crowdsourcing, l’intermédiation entre l’offre et la demande de services, la micronisation des tâches comme sur Amazon Mechanical Turk ou Foule Factory.

L'on ne parle pas des robots dans l'industrie, on parle ici du travail intellectuel, de celui des près de 500.000 employés dont on annonce la disparition du poste en Wallonie au cours des 20 prochaines années.

C'est dans ce contexte que prennent place la mesure De Croo (désocialisation/défiscalisation partielle des revenus issus de la vente de services de particulier à particulier via des plateformes numériques) ou l'annonce dans l'accord budgétaire fédéral de cet été d'une possibilité de se procurer des revenus défiscalisés à hauteur de 500€ par mois, dans certains secteurs.

"Nouvelle ère"

Il y a un paradoxe dans ce reformatage de l'économie : il est incontrôlable, inévitable et semble porteur d'une "nouvelle ère", mais il est également destructeur de valeurs.

-> De valeurs sociales : toutes les activités humaines auparavant réservées à la vie sociale, privée, domestique sont désormais susceptibles d'être monétisées sur un marché.

-> De valeurs publiques (de communs) : par exemple, l'impact toxique d'AirBnB sur la question du logement dans les grands centres urbains est désormais bien connu.

-> De richesses matérielles : cette économie numérique ne crée pas de valeur dans les territoires où elle s'exerce, au sein de la population qui y participe, elle n'en crée qu'au niveau du propriétaire du logiciel, logé quelque part sur la planète, à la Silicon Valley, ou dans un paradis fiscal. Il suffit de demander aux hôteliers du monde entier : Booking.com est devenu incontournable mais il capte la plus grosse part de leur marge.

C'est une illusion de croire que l'on arrêtera ce mouvement. C’est une illusion encore plus grande de croire qu'il est profitable à l'économie des territoires, des États, de l'UE, et de leurs populations.

C'est désormais le travail, et non plus l'emploi, qui doit être l'embrayeur des droits sociaux.

C'est désormais le travail, et non plus l'emploi, qui doit être l'embrayeur des droits sociaux, aussi étendus que ceux conférés par le régime général de la sécurité sociale, les mêmes en fait : nul besoin d'un "troisième régime". Le financement de ces droits doit s'adosser à tous les revenus professionnels et du patrimoine.

Ces travailleurs doivent être représentés, face à des intermédiaires ou des clients qui ne seront bientôt plus du tout des employeurs, s'étant débarrassés totalement de la subordination …

La fiscalité doit trouver les moyens de "reterritorialiser" la création de valeur sur laquelle construire une nouvelle base fiscale (la notion d'établissement stable n'est plus pertinente).

Enfin, il convient de promouvoir comme source de richesses matérielles et immatérielles non plus seulement la croissance du PIB ou la balance commerciale, issues de l'échange marchand, mais également et avec la même intensité les deux autres types d'échanges identifiés par Karl Polanyi: l'échange redistributif (assumé aujourd'hui essentiellement par l'État, via la fiscalité et les cotisations sociales) et l'échange réciproque, non monétaire, gratuit.

Entreprise partagée

Le futur de l'emploi en CDI – qui constitue encore un stock de travail considérable mais ne génère plus que des flux minimes - c'est, dans ses formes actuelles, un déclin déjà souvent annoncé.

Le futur du travail s'annonce, lui, passionnant : il peut signer la lumpen-prolétarisation des travailleurs et accélérer l'avènement d'une société brutalement duale, ou contribuer un saut qualitatif ancré dans des valeurs de solidarité, d'économie durable aux services des populations, bref à nouveau faire société, plutôt que la désagréger.

Il nous faut préparer ce saut : en inventant un prototype d'entreprise générale partagée du XXI ème siècle dont les travailleurs innombrables sont les propriétaires, au sein de laquelle ils agissent en toute autonomie tout en se constituant les droits sociaux des salariés, quelque forme que prennent leurs revenus ou leurs relations avec leurs clients ou donneurs d'ordre. Bref, un statut de salarié (oui, le bon vieux contrat de travail), sans la subordination.

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