chronique

Le gigantisme, prochaine victime du coronavirus

L’impact de la crise du coronavirus sur notre économie n’a pu atteindre une telle amplitude que parce que nous avons rendu notre système économique fragile, surdimensionné et absurde, suite à des décennies de choix erronés. Cette situation a donné naissance à une maladie économique: le "gigantisme". La crise du coronavirus est un moment charnière que nous devons saisir pour opérer de nouveaux choix fondamentaux.

Cette crise économique a été annoncée par Nassim Nicholas Taleb, un statisticien libanais, auteur du livre "Le cygne noir". La pandémie de coronavirus est à l’évidence un grand cygne noir, un événement extrême et inattendu, et pourtant prévisible. En 2007, Taleb écrivait déjà: "Je n’essaie pas de dire qu’il faut stopper la globalisation et empêcher les gens de voyager. Il faut simplement être conscient des effets secondaires, des compromis à faire – et peu de gens le sont. Je pressens le risque qu’un grave virus, très étrange, se répande à travers la planète." 

Lorsque j’ai contacté Nicholas Taleb mercredi, il m’a confié qu’en 2013, seul Singapour lui avait demandé des conseils en matière de gestion du risque de pandémie. Ce n’est pas un hasard s’il s’agit d’un petit pays. Au même moment, il nous souhaite du courage et pense que l’impact économique de la crise pourra être contrôlé si nous agissons rapidement. "Un confinement de 14 jours peut se révéler très utile." 

Structures économiques rigides et trop grandes

Depuis 2007, le monde est de plus en plus connecté, ce qui a permis au virus de se propager aussi rapidement dans l’économie que dans la population. Nous avons construit un système qui manque de robustesse. La structure idéale allie rigidité et flexibilité. Les ponts sont équipés de joints de dilatation pour absorber les tensions lors des changements de température, les tours sont construites avec une certaine flexibilité pour résister au vent et aux tempêtes. Nos leaders économiques ont construit des structures non seulement rigides, mais de plus en plus grandes.

Taleb avait déjà abordé ces questions à partir de son expertise de mathématicien: nos systèmes n’ont pas de dispositifs "anti-fragilité" allant au-delà de la résistance ou de la robustesse. Un système durable se renforce au fur et à mesure que le stress augmente, à l’image de la crème Chantilly qui se solidifie quand on la fouette. 

Évidemment, ce n’est pas simple pour une économie. Mais les structures de plus en plus grandes, construites sur des montagnes de dettes de plus en plus hautes, sont fragiles. Tout comme les baisses de taux et les expériences monétaires n’ont jamais incité les leaders politiques à penser à demain, ou à faire preuve d’un minimum de discipline. 

Une économie dopée artificiellement

Nous ne disposons d’aucune réserve, d’aucun matelas de sécurité, et nous n’avons développé aucune aptitude à tenir compte des risques. Au contraire, à l’instar du gigantisme qui découle dans la nature de la stimulation excessive par des hormones de croissance, notre économie a été artificiellement dopée: combinaison de taux bas, de recherche quasi obsessionnelle de "synergies" par une génération de MBA nourris à la testostérone, de rachats d’entreprises de plus en plus grandes par des ego surdimensionnés, aujourd’hui appelés CEO, et du renvoi aux oubliettes des règles de base de l’économie, à savoir la lutte contre les cartels et le maintien d’une saine distance entre lobbyistes et décideurs politiques. 

Le coronavirus est le Cygne noir qui fera tomber le gigantisme et guérira notre économie de la maladie dont elle souffre. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que le remède économique pour lutter efficacement contre ce nouveau virus soit le même que celui contre le gigantisme. 

Il comprend trois ingrédients actifs importants:
- Décentralisation
- Subsidiarité
- Loyauté

Les structures décentralisées peuvent réagir plus rapidement à une pandémie ou à une crise majeure. En effet, les grandes structures centralisées sont lourdes et ne disposent pas des accents locaux, pourtant bien nécessaires. 

Au niveau de l’UE, davantage de subsidiarité

L’Union européenne (UE) apparaît d’ailleurs comme impuissante face à cette crise, et ce sont les pays qui reprennent le flambeau. Ce n’est pas non plus un hasard. Il faut s’attendre à ce que cette crise donne naissance à une nouvelle forme d’organisation, plus décentralisée, dotée d’une dose plus importante de subsidiarité, qui fut un jour le fondement de l’UE, et qui est aujourd’hui tombée dans l’oubli. Faites en sorte que les décisions soient prises au plus bas niveau possible, là où elles seront les plus efficaces. 

Mais le dernier ingrédient actif pour neutraliser le coronavirus et mettre fin au gigantisme, c’est la loyauté. La loyauté des collaborateurs, des clients et des actionnaires est un élément clé pour faire face à une telle crise. J’ai la chance de pouvoir compter sur cette loyauté dans mon entreprise et je le souhaite à tous. Travaillez-y, et soyez également loyaux envers votre prochain. Les crises nous rapprochent les uns des autres. Tout comme Le gigantisme est un mal qui a déshumanisé l’économie. Tournons-nous à nouveau vers les autres, et recommençons à apprécier les petits plaisirs immatériels de la vie.

Lire également

Messages sponsorisés