chronique

Le journaliste, le savant et le politique

"Dans la course au clic actuelle, la peur rapporte bien davantage qu’une information rassurante. Le virologue-star Marc Van Ranst l’a bien compris...", écrit Vincent Laborderie.

Présente depuis le début de la crise du Covid-19, la question de la place des experts dans la réponse sanitaire a ressurgi de manière aiguë cette semaine. Mais pour analyser la relation, pour ne pas dire le rapport de force, de plus en plus tendu entre "experts" (en réalité uniquement des virologues) et politiques, il faut prendre en compte un troisième acteur essentiel : les médias. Certains virologues médiatiques en font en effet une utilisation directe pour faire pression sur le politique. Pour cela, ils ont donné aux médias ce qu’ils veulent : de la peur et des informations (ou plutôt des analyses) anxiogènes.

C’est un lieu commun que de dire que, dans la course au clic actuelle, la peur rapporte bien davantage qu’une information rassurante. Le virologue-star Marc Van Ranst l’a bien compris. Usant d’une comparaison de chiffres de contaminations il a, dès le 14 juillet dernier, expliqué en substance que nous étions à l’aube d’une deuxième vague. Une analyse immédiatement reprise dans tous les médias sans qu’il fût, sauf exception, remarqué que le rapprochement effectué était plus que discutable (*).

Pointons aussi l’audience donnée à une modélisation faite par deux chercheurs en biostatistique qui prédisaient une "deuxième vague pire que la première" pour le mois de novembre prochain. Il est déjà remarquable que certains pensent pouvoir déduire, à partir de l’évolution de données sur quelques jours, la situation d’une épidémie plusieurs mois plus tard. Faire une telle prédiction, concernant un virus que l’on connaît aussi mal que celui du Covid-19 et dans un domaine où le comportement humain intervient de manière fondamentale, ne relève en effet pas de la science, mais constitue plutôt un acte de foi. Néanmoins, le plus intéressant est le sort réservé à ce qui constituait à l’origine un simple post Facebook. Largement commentée et partagée, l’analyse a ensuite été reprise par plusieurs médias. Ce post aurait-il connu le même destin s’il avait conclu qu’il n’y aurait pas de 2e vague ou, pire, qu’on ne pouvait aujourd’hui sérieusement rien affirmer quant à la situation épidémique dans quatre mois ?

C’est ici que l’on touche à un autre aspect du problème, à savoir la contradiction fondamentale entre la science et la communication. Car si le doute et la remise en cause sont essentiels à la science, une communication efficace ne peut qu’être assertive et dénuée d’ambiguïté. Les virologues qui communiquent ont bien compris que les médias veulent des certitudes et ils ont, semble-t-il, jeté le doute aux orties. Ils "savent" que leur message est le bon et qu’il est essentiel que la population le "comprenne". Dans notre monde médiatique dominé par la "twittérisation" du discours, les prédictions catastrophistes d’un Marc Van Ranst auront toujours plus d’impact que les analyses pondérées d’un Jean-Luc Gala. Depuis quand certains virologues ont-ils décidé de se concentrer sur la communication plutôt que la recherche scientifique ? Probablement à partir du moment où ils se sont sentis investis de la mission de sauver la Belgique du Covid-19, au besoin en s’opposant aux politiques. Il faut dire que ces derniers ont l’étrange manie de tenir compte d’autres paramètres – comme l’acceptabilité des contraintes par la population, ou des choses aussi triviales que le lien social ou l’état de l’économie. Mais cela vient aussi d’une conception de la lutte contre l’épidémie qui se limite au bon dosage des contraintes imposées à la population. Et comme il est essentiel que cette dernière respecte les consignes, le premier rôle des experts devient la communication, y compris en faisant peur.

"Si le doute et la remise en cause sont essentiels à la science, une communication efficace ne peut qu’être assertive et dénuée d’ambiguïté."

Au printemps dernier, les interventions d’experts étaient en ligne avec la volonté politique de voir le confinement légitimé et respecté par la population. Mais ces experts se sont entre-temps autonomisés pour mener leur propre agenda. En toute logique, celui-ci ne concerne que leur domaine d’expertise, à savoir la lutte contre le Covid-19. Or, comme le pose Max Weber dans son ouvrage fondateur Le savant et le politique, seul ce dernier est à même d’arbitrer entre les intérêts contradictoires et les contraintes multiples imposées à l’action publique. Mais en Belgique, nous en sommes arrivés à la situation incroyable et, à notre connaissance, unique au monde, où ces experts font pression sur les politiques via les médias, tout en participant directement aux instances décisionnelles où ces mêmes politiques les ont nommés.  

"Ces experts font pression sur les politiques via les médias, tout en participant directement aux instances décisionnelles..."

Les politiques belges sont aujourd’hui dans une situation bien inconfortable. Il faut avoir lu la presse flamande le week-end dernier pour voir l’ampleur de la pression mise par certains virologues par médias interposés. Mis en difficulté en matière de communication, le politique réagit d’abord sur ce plan. Et c’est là qu’il faut comprendre que, de ce point de vue, la fermeté et le reconfinement sont, quoi qu’il arrive, toujours gagnants. En effet, si le chiffre des contaminations baisse, ce sera grâce à la politique mise en place. Si au contraire l’épidémie gagne en vigueur, on pourra se féliciter d’avoir pris la mesure de la gravité de la situation. L’essentiel est d’éviter à tout prix de reproduire le laxisme coupable de l’avant-confinement. La même logique de communication a d’ailleurs été reprise par plusieurs bourgmestres, y compris dans des communes peu touchées par le virus.

Les experts médiatiques pouvaient donc se montrer satisfaits des mesures décidées par le Conseil national de sécurité. D’autres virologues sont nettement plus sceptiques, tant sur la méthode employée que sur les mesures prises. Mais l’essentiel était de voir le très médiatique Emmanuel André féliciter publiquement le CNS d'avoir eu le courage de prendre des décisions difficiles. Néanmoins, on peut aussi estimer que le plus difficile était en réalité de résister à la pression médiatique. Et que le courage consistait peut-être à expliquer à ces experts virologues, apparemment très peu experts en comportement humain, que la "bulle sociale" réduite à 5 personnes sur le mois d’août est une mesure à la fois peu compréhensible, irréaliste et impossible à faire appliquer.

(*) Voir à ce sujet : "Coronavirus: 15 mars-15 juillet, trois différences qui prouvent que la situation n'est pas la même", dans Le Soir, 17/07/2020.

NB : Une version plus longue de cette chronique existe sur le blog (belgapolitica.be) de l’auteur.

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