Le leadership n'a de sens que si le leader est suivi

Cela va mal pour le climat et ce sont surtout l'Inde et la Chine qui sont pointées du doigt. C'est ce lundi qu'a débuté la 16e conférence internationale sur le climat à Cancun. Le scepticisme prédomine, car l'échec cuisant de Copenhague laisse encore des traces. L'Europe y avait, à juste titre, l'ambition de prendre le leadership, mais n'y était pas parvenue, quelques grands pays ayant choisi de conclure un mini-accord. Notre volontarisme n'a malheureusement pas été suivi. Finalement, tant les pays industrialisés que les pays en développement se sont engagés, dans l'accord de Copenhague, à ne pas laisser augmenter la température de plus de 2° C. Toutefois, l'accord global contraignant permettant de réaliser cet objectif a fait défaut.

par Rudi Thomaes, administrateur-délégué de la Fédération des entreprises de Belgique

À l'approche de la conférence de Cancun, les points de vue des parties concernées ne se sont pas rapprochés. Loin s'en faut. L'objectif de conclure un accord qui soit mondialement contraignant demeure, mais tout le monde est pour ainsi dire convaincu que cela ne se fera pas encore cette année. Néanmoins, d'aucuns veulent quand même mettre, coûte que coûte, sur la table un engagement unilatéral de l'UE en faveur d'une réduction de 30%. Faut-il alors d'emblée considérer cette conférence comme un coup d'épée dans l'eau? Pas nécessairement. Sur un certain nombre d'aspects, comme le thème du déboisement, des percées peuvent être réalisées. Par contre, sur le plan des engagements, les auspices sont moins favorables. Les chefs d'entreprise belges estiment, tout comme leurs collègues européens, que l'UE doit défendre un point de vue positif mais réaliste.

Comprendre la stratégie des autres négociateurs

La Chine est le principal acteur à Cancun. La stratégie de négociation de ce pays se fonde à mon avis sur trois besoins de base: la stabilité par la croissance économique, le leadership mondial dans le pôle de croissance des technologies propres et une Chine dont l'environnement reste vivable pour sa population. Aujourd'hui, cela se traduit par des investissements sans précédent en R & D verte, des mesures draconiennes pour fermer d'anciens sites polluants et la construction d'innombrables installations flambant neuves à la pointe du progrès, soumises à des normes strictes. Aspirant au leadership du marché, les Chinois voudront exercer plus de poids sur le processus de normalisation international. Ils ont d'ailleurs déjà conclu un accord avec les USA pour les normes relatives aux voitures électriques.
L'ironie veut qu'une telle dynamique en faveur d'un positionnement technologique vert en Chine et aux USA amène certains à penser que l'Europe doit placer unilatéralement l'objectif d'une réduction de 30% sur la table. L'ironie veut également que le monde des entreprises se trouve affublé d'une étiquette "conservatrice", parce qu'elle ose ne pas suivre docilement ce raccourci tactique, pour le dire poliment.

Privilégier une approche positive, mais réaliste

La FEB n'a de cesse de prôner l'efficacité énergétique. Grâce au progrès technologique, aux normes techniques internationales, au green banking et à certains projets pilotes majeurs (concernant les véhicules électriques, p.ex.), de grandes choses peuvent être accomplies. Le potentiel dans notre parc résidentiel est gigantesque. En matière d'efficacité énergétique, notre industrie se trouve à la pointe et a l'ambition d'y rester, à condition qu'elle sache enfin clairement dans quelle pièce elle joue.
À Cancun, il convient d'accorder une plus grande attention à la technologie et la standardisation mondiale. L'octroi de licence obligatoire n'est plus un tabou pour l'industrie européenne. C'est une contrainte que nous avons appris à maîtriser dans le contexte de la normalisation européenne. Il faut aussi créer les conditions nécessaires à une collaboration internationale sur des projets pilotes.
Mais il faut bien savoir qu'introduire maintenant de manière unilatérale une réduction de 30% représente pour nos entreprises un tel pas de géant (à partir d'une situation où nous appliquons déjà souvent les meilleures techniques disponibles) que nous devrons supprimer et délocaliser des usines et des emplois. Ce que l'on qualifie par euphémisme de "fuite de carbone" (carbon leakage)… Non pas qu'une réduction de 30% soit un mauvais objectif. À terme, nous devrons même faire mieux. C'est qu'en fait, le leadership n'a de sens que si le leader est suivi. Dans le cas contraire, cela revient à s'infliger des handicaps concurrentiels insurmontables. Les dirigeants d'entreprise souscriront à une approche volontariste, si celle-ci a une réelle chance d'aboutir. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que dans le contexte de la conférence de Cancun, c'est une illusion d'un point de vue géopolitique.

Nous ne devons pas nous focaliser uniquement sur l'objectif de réduction, alors que des opportunités très prometteuses se présentent. Avec les connaissances technologiques que possèdent de nombreuses entreprises européennes, notre continent a le potentiel de devenir leader du marché dans les secteurs d'avenir. Tous les efforts doivent aujourd'hui viser la création de nouveaux produits, services et emplois dans l'économie verte. L'Europe doit attirer des investissements verts. La Chine et les Etats-Unis se sont déjà engagés dans cette voie depuis un certain temps. En réduisant le débat à Cancun à un objectif de réduction, sans tenir compte des opportunités de marché, nous risquons de nous faire manger notre pain blanc.

L'Europe ne doit pas être naïve et accepter que la conférence de Cancun ne porte que sur le financement, un deuxième protocole de Kyoto sans les USA ou la limitation des mécanismes de flexibilité. Au contraire, elle doit poser les bases permettant, en échange de ses propres engagements, d'évoluer vers un "level playing field" (espace où toutes les entreprises sont soumises aux mêmes règles, ndlr) mondial, avec un prix unique pour le carbone. C'est à cette seule condition que les négociations de l'ONU pourront déboucher sur une situation win-win où chacun gagnera au change.

 

 

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