Le Libra est une révolution monétaire et Facebook devient un Etat

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Ultimement, les Etats seront dominés par Facebook ou tenteront de s’y adosser faute de pouvoirs le nationaliser.

©Thomas De Boever

Par Bruno Colmant
UCLouvain, ULB et Vlerick
Académie Royale de Belgique
Banque Degroof Petercam

Le Libra est la nouvelle monnaie qui sera lancée par Facebook en 2020. A mes yeux, c’est l’événement monétaire d’un demi-siècle après la fin de l’étalon-or décidé par les Etats-Unis. C’est même, peut-être, la plus grande révolution depuis l’invention de la monnaie papier institutionnelle en 1715 de John Law.

On peut imaginer que cette monnaie donne des ristournes en cas d’achat sur les sites affiliés. Ce taux de ristourne sera le « taux d’intérêt » de cette monnaie.
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L’idée est massive et regroupe déjà des entreprises telles qu’Uber et Ebay. Il s’agit d’en faire une plateforme de transactions entre utilisateurs et pour des achats auprès des entreprises qui y seront affiliées. Concrètement, il sera possible d’ouvrir un compte associé à son nom et de l’alimenter par des devises classiques. On peut imaginer que cette monnaie donne des ristournes en cas d’achat sur les sites affiliés. Ce taux de ristourne sera le " taux d’intérêt " de cette monnaie.

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Cette future monnaie de Facebook, garantie par des monnaies traditionnelles (€, $, £, etc.) n’est cependant pas une monnaie classique car elle sera un stock, sans êtes flux, comme si tous les Libra étaient numérotés. Le Libra est garanti par des monnaies traditionnelles à l’instar de l’écu (qui est l’ancêtre de l’euro) ou des Droits Tirages Spéciaux (SDR), créées en 1969 par le FMI pour compléter les réserves officielles existantes des banques centrales. Cela diffère des monnaies classiques qui sont à la fois un flux, créé par le multiplicateur du crédit bancaire, c’est-à-dire la séquence des dépôts et emprunts, et un stock (constitué par les pièces et les billets qu’on appelle la monnaie " banque centrale ") crée par les instituts d’émission. La création monétaire des banques privées fonctionne grâce à ce que les économistes qualifient de multiplicateur du crédit bancaire. L'octroi d'un prêt exige de récolter un dépôt. Ce même prêt suscitera d'autres dépôts qui entraîneront de nouveaux octrois de prêts, etc. En d’autres termes, les banques privées créent la monnaie qui constitue son propre flux. Ce ne sera pas le cas du Libra qui, dans un premier temps, ne pourra pas être prêté par des banques. Le jour où des banques pourront le faire – et ce jour viendra -, le Libra sera une monnaie autonome qui sera dissociée de sa garantie en monnaies classiques.

A mes yeux, c’est une véritable révolution monétaire et socio-politique.
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A mes yeux, c’est une véritable révolution monétaire et socio-politique. Ce qui est notable, c’est que pour ouvrir un compte en Libra, il faudra transmettre ses coordonnées, sous forme de passeport ou de carte d’identité, à Facebook. Cela veut dire que Facebook sera capable de faire un recensement de 2,5 milliards d’individus, pour autant que tous les utilisateurs de Facebook ouvrent un compte. Facebook connaîtra aussi le compte bancaire traditionnel associé à chaque compte en Libra. C’est à ce niveau que les états vont intervenir puisque Facebook pourra juxtaposer à l’identité des personnes toutes leurs habitudes de consommation, ce qui n’est pas encore le cas maintenant.

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Mais en vérité, Facebook devient un État. En avril 2018, le CEO de Facebook avait dit: ‘Facebook is more like a government than a traditional company’. Une marque commerciale qui crée sa monnaie, ce n’est pas mal. Manquerait-il un pouvoir judiciaire ? Non : Facebook fixe déjà une morale normative par ses choix de décider ce qui peut ou pas être publié. Serait-ce un pouvoir législatif et même exécutif ? Oui puisque Facebook est malheureusement le vecteur de l’influence d’élections démocratiques par, notamment, des puissances étrangères. Ultimement, les Etats seront dominés par Facebook ou tenteront de s’y adosser faute de pouvoirs le nationaliser.

C’est un nouvel ordre moral et marchand.
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Quoiqu‘il en soit, avec le Libra, le capitalisme crée sa propre monnaie privée, mondialisée et digitale, tout en connaissant ses clients mieux qu’un État ne connaît ses citoyens. C’est un nouvel ordre moral et marchand. Bientôt Zuckerberg plutôt que notre Roi Philippe sur les pièces de monnaie ?

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