Le libra et les banques centrales sont-ils des ennemis ou des alliés?

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Par Jonathan J. Attia, directeur de l'Observatoire DL4T UCA, et Thibault Verbiest, directeur des affaires réglementaires Europe & Afrique, Diginex

Le libra annoncé par Facebook est une blockchain privée — ou à permission — qui a été conçu dans le but d’"offrir l’ampleur, la stabilité et la sécurité nécessaires pour prendre en charge des milliards de personnes et de transactions à travers le monde".

Ce qui le rend vraiment unique par rapport aux autres blockchains, ce sont les deux caractéristiques suivantes:

- C’est la première fois qu’un projet ambitionne de déployer nativement une blockchain privée dans des applications centralisées à pareille échelle (des milliards d’utilisateurs potentiels).

- Le libra, en tant que communauté fermée d’acteurs privés, revendique d’être une "cryptomonnaie stable qui repose entièrement sur une réserve d’actifs réels".

Cette équation est inédite. Autant, la dimension d’infrastructure applicative est un signal positif pour le secteur de la blockchain (et plus généralement pour les acteurs de l’économie digitale), autant l’ambition monétaire affichée par le libra pose un problème majeur dans le chef des États (et des banques centrales), qui craignent d’être dépossédés de leur souveraineté monétaire.

Le libra pose un problème majeur dans le chef des Etats (et des Banques centrales), qui craignent d’être dépossédés de leur souveraineté monétaire.

 


Banque centrale mondiale

La FINMA (le régulateur financier suisse) a déjà déclaré que le libra devrait à minima devenir un établissement de paiement. Mais en réalité le libra, par sa taille, a vocation à être davantage une banque centrale mondiale, et là aucune réglementation n’existe.

Certaines banques centrales n’ont pas tardé à réagir. De grands pays, comme la Chine, ont annoncé le lancement d’une cryptomonnaie émise par leur banque centrale (CBDC pour "central bank digital currency"). Du point de vue des utilisateurs, les CBDC permettent l’émergence d’un moyen de paiement à la fois légal et interopérable avec "l’industrie 4.0". La monnaie fiduciaire n’est pas "compatible" avec les applications décentralisées (notamment financières) et les nouveaux services comme l’IA, et l’IoT qui, de plus en plus, seront opérées via des blockchains (exemples: les futures voitures autonomes partagées ou le pilotage à distance d’une imprimante 3D).

Confusion sur les jetons

Pour souci de clarté, il est utile de se référer à la classification proposée par la FINMA au sujet des tokens:

- les jetons de paiement (soumis à des obligations anti-blanchiment)

- les jetons d’usage (non régulés)

- les jetons d’investissement (traités et régulés comme des produits financiers).

En l’absence de CBDC, une confusion s’est mécaniquement installée. Les jetons de paiement (comme le bitcoin) se sont comportés comme des jetons d’investissement, et les jetons d’usage (comme sur ethereum) comme des jetons de paiement et/ou des jetons d’investissement (les ICO).

Certains régulateurs ont, malgré eux, contribué à cette confusion en qualifiant de jetons d’utilité des jetons qui sont en réalité des jetons d’investissement, du moins d’un point de vue économique.

Ainsi en est-il lorsque le jeton d’usage, au moment de son émission, ne peut pas être utilisé pour autre chose qu’une fonction d’investissement (être revendu et négocié sur une plateforme d’échanges). La FINMA et la SEC ont tôt fait de considérer de tels jetons comme des produits d’investissement.

Comment dès lors mettre de l’ordre et définir une répartition saine des rôles de chaque typologie de blockchain (monétaire, utilitaire et d’investissement)?

De manière simple, la fonction monétaire au sens strict devrait être naturellement exercée par les banques centrales, qui, seules, sont à même d’appliquer une politique monétaire dans l’intérêt général (fixation du taux directeur, contrôle de l’inflation, etc.).

Ces cryptodevises étatiques seront le moyen de paiement privilégié pour accéder aux applications décentralisées et/ou aux produits financiers tokenisés (jetons d’investissement).

À titre d’illustration, Facebook pourrait renoncer à la dimension monétaire du libra et lui attribuer une fonction utilitaire dans le cadre de la lutte contre les fake news et les faux profils.

Quant au bitcoin, il ne pourra jamais rivaliser avec les CBDC, surtout lorsque celles-ci deviendront interopérables. Cela ne signifie pas que le bitcoin ne puisse pas être utilisé comme moyen d’échange si les parties concernées y consentent, mais sa fonction première restera à terme celle d’une réserve de valeur, un produit d’épargne, appelant un socle minimal de protection de l’investisseur.

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