carte blanche

Le pari d'un (vrai) budget européen

Économiste chez ING - @gminne

Renforcer la politique budgétaire européenne reviendrait d'abord à transférer une partie du budget national vers le budget européen, mais aussi à transférer une part de souveraineté.

Par Geoffrey Minne
Économiste chez ING

Peut-être le couple M & M (Merkel & Macron) insufflera-t-il une dynamique nouvelle sur le projet européen. La question de l’union budgétaire, ou d’un renforcement budgétaire à l’échelle européenne, revient naturellement sur la table. L’avenir de la monnaie unique est probablement en jeu. Les gouvernements nationaux ayant augmenté substantiellement leur endettement public, la BCE ayant épuisé l’arsenal monétaire et la confiance ayant été écornée par les épisodes grecs, la marge de manœuvre en cas de crise majeure est restreinte.

Pourquoi un budget européen plus conséquent? L’euro reste un édifice au gros œuvre inachevé et le budget est insuffisant pour contrebalancer quelconque déséquilibre économique entre pays. Par le passé, la valeur des monnaies nationales était un mécanisme de rééquilibrage face à un choc affectant un pays mais pas le reste de l’Union. Ainsi, lorsqu’un pays gagnait en productivité et devenait par la sorte plus "attirant" pour un investisseur, les taux de change absorbaient le choc fournissant une bouffée d’air temporaire au second pays et évitant ainsi une fuite importante de capitaux. L’adoption progressive de l’euro a rendu impossible toute dépréciation relançant la compétitivité-prix.

©Bloomberg

Le taux de change n’est pas le seul mécanisme de rééquilibrage puisque la mobilité des agents économiques pourrait aussi agir comme un amortisseur. Si l’activité économique est stimulée dans un pays de l’Union, un déplacement de travailleurs pourrait rétablir un certain équilibre (comme le flux migratoire d’Italie vers le charbon wallon). Selon Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI, l’union monétaire fonctionne aux Etats-Unis grâce à la mobilité des travailleurs. En Union européenne, la culture, la langue et la réglementation sont des barrières souvent infranchissables. Selon la Commission, en 2014, la mobilité entre les 28 pays de l’UE concernait une part 6 fois plus faible de la population totale qu’entre les États américains. Par exemple, malgré un taux de chômage élevé en Espagne, le taux d’émigration des ressortissants nationaux en âge de travailler est inférieur à la moyenne européenne.

Renforcer la politique budgétaire européenne reviendrait d’abord à transférer une partie du budget national vers le budget européen, mais aussi à transférer une part de souveraineté.

En marge des mouvements migratoires, la politique budgétaire pourrait aussi devenir un mécanisme de rééquilibrage: à court terme l’investissement public permet de compenser le vide créé par un investissement privé en baisse mais permet surtout d’essayer de rétablir à plus long terme la compétitivité des pays en difficulté. Ces dernières années, les fuites de capitaux importantes ont été accompagnées des politiques d’austérité. En définitive, les gouvernements en difficulté ont été amenés à faire un effort fiscal supplémentaire en réduisant notamment l’investissement public. À moins d’un retournement conjoncturel, cette réaction met en danger l’union monétaire.

1% du PIB

Pratiquement? À l’heure actuelle, le budget européen représente 1% du PIB contre 47% du PIB pour le budget national en moyenne. Renforcer la politique budgétaire européenne reviendrait d’abord à transférer une partie du budget national vers le budget européen (sans augmenter l’impôt), mais aussi à transférer une part de souveraineté. Ensuite, il convient de définir des projets à mettre en avant ainsi qu’une clé de répartition entre les pays membres. Si l’objectif est de contenir les déséquilibres de l’union monétaire, alors il convient de soutenir les pays en difficulté et de cibler la racine de leurs problèmes. Par exemple, pourquoi ne pas attribuer cette nouvelle tranche du budget européen proportionnellement à la taille du chômage de longue durée et du chômage des jeunes et mettre l’accent sur le pouvoir d’achat des citoyens concernés? Les principaux bénéficiaires seraient l’Espagne (23%) et l’Italie (17%), soit deux des pays ayant accumulé le plus de fuite de capitaux depuis la crise financière.

Selon l’eurobaromètre de la Commission européenne, 77% des Européens pensent que l’UE devrait davantage lutter contre le chômage. En 2017, seulement 8% du budget européen est alloué au Fonds social européen (visant à soutenir et améliorer l’emploi) auquel on pourrait ajouter une partie des 14% du budget liés à "la compétitivité pour la croissance et l’emploi". L’allocation à cette thématique reste faible puisqu’elle équivaut au maximum à 8% du PIB réel belge. Ces réformes nécessitent par ailleurs un certain courage politique ainsi qu’un discours à l’unisson. Elles restent aussi moins difficiles dans la phase montante du cycle économique. Pour faire court, la situation actuelle s’y prêterait bien.

Malgré ces arguments, un transfert conséquent reste peu probable et la raison tient essentiellement au poids du passé. Il aurait été plus facile de créer une union monétaire si les pays européens n’avaient pas accumulé des siècles de fierté nationale. Naturellement, les pays plus avancés tels que l’Allemagne ou les Pays-Bas ne voient pas ces transferts d’un bon œil et ils déclarent n’être prêts à adopter un nouveau modèle européen que si les pays en retard venaient à solutionner leurs carences structurelles (le chômage espagnol, le déficit public italien ou la compétitivité grecque par exemple). Le problème est que le temps de voir ces carences se résorber d’elles-mêmes… l’euro pourrait déjà faire partie du passé. Agir aujourd’hui dans l’urgence est une chose, poser les fondements de demain en est une autre.

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés