chronique

Le pari faustien d'un Etat endetté

Bruno Colmant

Un aveuglement socio-politique coupable, savamment entretenu pendant des décennies par des électeurs qui ont préféré emprunter le bien-être du futur plutôt que de s’imposer une ascèse financière, nous confronte au défi de l'endettement. Tout le monde a compris que l’impôt ne suffira pas à le corriger car cela étoufferait la croissance qu’il faut justement susciter.

Par Bruno Colmant
Professeur à l'ULB, l'UCL et Vlerick Business School
Degroof Petercam

Sans suffoquer sous de sourdes angoisses, je deviens anxieux à la vue des défis financiers qui attendent l’État belge. Malgré un taux de croissance raisonnable et une mise à l’emploi satisfaisante, les déséquilibres des finances publiques sont évidents.

La dette publique de l’État dépasse une année de PIB. Même si ce seuil n’a aucune pertinence absolue, il indique que la Belgique est plus endettée que la moyenne des pays européens malgré – il est vrai – une épargne des particuliers qui représente des multiples de la dette publique. C’est pour cette raison que, malgré des taux d’intérêt sur la dette publique à des planchers historiques, la Belgique continuera structurellement à afficher un déficit budgétaire et écartera les réductions des dépenses publiques.

Aucune réserve n’a été constituée pour affronter le défi démographique des baby-boomers d’après-guerre, devenus des papy-boomers.

De surcroît, un aveuglement socio-politique coupable, savamment entretenu pendant des décennies par des électeurs qui ont préféré emprunter le bien-être du futur plutôt que de s’imposer une ascèse financière, nous confronte au défi des pensions. Celles-ci sont financées par répartition, c’est-à-dire que les travailleurs financent les pensions des inactifs. Aucune réserve n’a été constituée pour affronter le défi démographique des baby-boomers d’après-guerre, devenus des papy-boomers.

Faillite

Depuis plusieurs années, le système montre son insoutenabilité puisque les cotisations sont inférieures aux décaissements. Pour une société commerciale, cela s’appelle une faillite. Le problème est d’ailleurs tellement gigantesque qu’aucun homme politique n’ose en exposer les chiffres. Et ce déficit va s’aggraver inexorablement puisque le pic du papy-boom n’est pas encore atteint. Il le sera dans une petite dizaine d’années.

Cela conduira à devoir reconnaître une dette publique croissante qu’une des plus lourdes taxations du monde ne permettra pas d’écorner, sauf à plonger l’économie dans un état de nationalisation larvée ou à imaginer, comme le font ceux qui ont mis le système des pensions en faillite, de capturer l’épargne de ceux qu’ils qualifient de " riches " … d’autant plus que l’épargne des Belges est importante.

Lorsqu’on s’interroge sur les origines de cette dette, la première réponse qui fuse est la crise financière. L’explication est politiquement commode, mais totalement incorrecte. Elle relève même de l’imposture intellectuelle.

Par ailleurs, lorsqu’on s’interroge sur les origines de cette dette, la première réponse qui fuse est la crise financière. L’explication est politiquement commode, mais totalement incorrecte. Elle relève même de l’imposture intellectuelle. Ce ne sont pas les sauvetages bancaires récents qui ont créé la dette. Ils l’ont tout au plus réveillée et rappelée à nos esprits.

L’endettement public est né dans les années septante, plus de trente ans avant que les subprimes ne posent problème. Libérés du carcan monétaire des accords d’après-guerre, les gouvernements européens ont tenté de camoufler la mutation de nos économies à coups de grands travaux keynésiens, croissance et alourdissement des administrations, transferts sociaux, aides publiques et autres soutiens à l’économie, des instruments encore largement répandus et utilisés de nos jours. On a aussi institutionnalisé un indispensable système de protection sociale, intégrant un mécanisme de pension avantageux, et fondé sur un principe de collectivisation des coûts.

Fondation instable

Cette architecture sociale a été construite sur des fondations instables. Elle aurait pu fonctionner si deux conditions avaient été remplies : d’une part, une économie et une démographie en croissance, et d’autre part, une espérance de vie stable.

En trente ans, tout a basculé : les crises économiques se sont succédé, la population a vieilli et l’espérance de vie s’est extraordinairement allongée.

Au lieu de promouvoir un système de stimulation économique, l’État belge a probablement découragé l'initiative personnelle.

Par pusillanimité ou aveuglement politique, l’État-providence s’est alors transformé en gigantesque cavalerie financière conduisant une croissance astronomique de la dette publique. C’est même plus grave : au lieu de promouvoir un système de stimulation économique, l’État belge a probablement découragé l'initiative personnelle.

Alors, de quoi demain sera-t-il fait ? Tout le monde a compris que l’impôt ne suffira pas à corriger l’endettement public, car cela étoufferait la croissance qu’il faut justement susciter. Il faut tout d’abord repenser à la croissance, seul moyen acceptable de digérer l’endettement public. Cela suppose de formuler un modèle de confiance et d’emploi pour les jeunes.

Il faut aussi faire une lucide analyse du plan stratégique de la Belgique. Il faut également un grand débat citoyen sur le modèle social afin d’étançonner la répartition des revenus.

Le chemin sera très étroit entre le libéralisme de l’économie de marché, et le socialisme redistributif. Il y aura de fortes tensions politiques, qu’une conjoncture bienveillante avait permis de camoufler depuis 40 ans.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content