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Le PIB est une mesure révolue de la situation économique

Administrateur de sociétés

Combien de temps encore persistera-t-on à utiliser à mauvais escient le concept de PIB? Cette erreur fausse notre appréciation de la situation économique et nous amène à prendre des décisions erronées qui ne font qu’amplifier nos problèmes.

Le contexte dans lequel le Produit intérieur brut (PIB) a été imaginé était très particulier. C’est en 1932, dans la période qui suivait la grande crise et le krach de 1929, à la demande du Congrès des États-Unis que Simon Kuznets a développé un outil permettant de mesurer le redressement du pays. À l’époque, le monde était compartimenté: la Russie idéalisait encore le communisme, le Japon vivait en autarcie et la Chine restait à l’écart. Les échanges commerciaux mondiaux avaient chuté de 60% en valeur; les entraves au commerce international se multipliaient et les États-Unis eux-mêmes, avaient cédé à la tentation protectionniste. L’indicateur conçu par Kuznets mesurait le taux d’activité à une époque où les consommateurs américains étaient à 90% approvisionnés en produits "made in USA".

La question de la répartition de la richesse

Le concept s’est généralisé, en particulier après la Conférence de Bretton Woods, elle aussi consacrée à la relance économique après les années de guerre.

"La mesure du revenu national peut difficilement servir à évaluer le bien-être d’un pays."
Simon Kuznets
Économiste américain

Le PIB et son corollaire la croissance étaient d’autant plus faciles à utiliser pour les gouvernements que les recettes fiscales leur sont fortement corrélées. Pour l’essentiel ces dernières résultent en effet de la consommation; de nos jours, la TVA en représente pas moins de 50%. Cette corrélation entre recettes de l’État et niveau de consommation a, au fil du temps, occulté la divergence croissante entre production locale et importation, tout comme la facilité d’utilisation de l’indice mis au point par Kuznets a dissimulé la question de la répartition de la richesse, une question à laquelle il a toujours été sensible.

En présentant son rapport au Congrès, l’économiste américain avait averti le Congrès: "la mesure du revenu national peut difficilement servir à évaluer le bien-être d’un pays". Quand on sait que les 500 plus grandes entreprises accaparent la moitié des bénéfices de l’ensemble des entreprises de la planète, on mesure à quel point le partage de la richesse et du bien-être sont toujours d’actualité.

Le PIB coréen n’est pas le PIB français

À quelque chose malheur est bon, les crises ont ceci d’intéressant qu’elles révèlent souvent nos erreurs d’appréciation; l’actuelle ne fait pas exception. En près d’un siècle, le monde a changé: de nos jours, dans la plupart des pays, consommation ne rime plus avec production. Assimilant un peu trop facilement la progression du PIB à la création de richesses, nous n’avons pas relevé le fait que, dans certains pays, la consommation se portait de plus en plus sur des produits venus d’ailleurs. Peut-on vraiment mettre sur le même pied le PIB de la Corée du Sud, composé à plus de 40% d’une production industrielle largement exportée ou celui de l’Allemagne avec ses 26%, et celui de la France qui n’affiche qu’un maigre 11%?

Un PIB basé sur une production indique réellement une création de richesse, mais il n’a rien à voir avec son équivalent fait essentiellement de consommation. En France, plus de 80% des produits non alimentaires de consommation courante sont importés; comme ce sont précisément ces produits qui ont souffert des restrictions covid, la reprise que nous connaissons profite très largement aux entreprises étrangères.

Aux États-Unis, entraînée par la distribution de chèques de 1.400 dollars envoyés aux citoyens, la croissance américaine dépasse les 6%. Mais la médaille a son revers: selon l’OMC, les importations de l’Oncle Sam devraient croître de plus de 11% en 2021 et creuser le déficit commercial, en particulier avec son meilleur ennemi: la Chine. Comme quoi, la croissance n’est parfois qu’un leurre.

On ne le dira jamais assez: un pays ne s’enrichit vraiment qu’en exportant biens et services.

On ne le dira jamais assez : un pays ne s’enrichit vraiment qu’en exportant biens et services, surtout des biens, car, en moyenne 80% des exportations sont le fait de produits industriels. S’il était encore des nôtres Simon Kuznets ne reconnaîtrait peut-être plus son enfant lui qui estimait que "les objectifs de la croissance doivent être précis et indiquer de quel type de croissance il s’agit et dans quel but"*.

*Simon Kuznets, "Rethinking the system of national accounting" dans "The new republic", 1962.

Par Baudouin Dubuisson, administrateur de sociétés.

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