carte blanche

Le populisme, cet enfant mal-né d'un capitalisme non tempéré

Le populisme gagne presque tous les pays d’Europe. Ailleurs aussi, des pouvoirs se verticalisent dans un simulacre de démocratie, appelé démocrature.

Par Bruno Colmant
Professeur à l'ULB et à l'UCL. Membre de l'Académie Royale de Belgique *

Jour après jour, nous sommes confrontés à de nouvelles réalités sociétales. Le populisme gagne presque tous les pays d’Europe. Ailleurs aussi, des pouvoirs se verticalisent dans un simulacre de démocratie, appelé démocrature.

Si l’histoire ne se répète pas, elle joue des tours diaboliques puisque le rejet des élites conduit souvent à en bâtir d’autres plus autoritaires.
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Apparemment, rien ne relie les partis antisystèmes et souverainistes d’Italie aux renforcements de pouvoirs dans des azimuts autant éloignés que la Chine, la Turquie et les Etats-Unis. Pourtant, le rejet d’un système ou son renforcement autoritaire expriment une réponse comparable à un nouvel ordonnancement des communautés. Et, si l’histoire ne se répète pas, elle joue des tours diaboliques puisque le rejet des élites conduit souvent à en bâtir d’autres plus autoritaires.

De profondes généalogies

Les ruptures sociétales ont de profondes généalogies. Je situe leur origine dans les années quatre-vingts. Après un quart de siècle de mondes cloisonnés hérités du second conflit mondial, la décennie maudite des années soixante-dix combina la fin de l’ordonnancement monétaire (avec deux chocs pétroliers qui en découlèrent) et la mutation de l’économie manufacturière vers celle des services.

Les années quatre-vingts furent jalonnées, à leur commencement, par l’instauration du néo-libéralisme dans les pays anglo-saxons et, à leur fin, par la chute du communisme. Le capitalisme perdit son contre-modèle qui permettait un renvoi dos-à-dos idéologique. Le travail, qui avait reconstruit le monde dévasté et dépeuplé de 1940-45, céda le pas à la prédominance du capital. Même l’emploi est devenu le " marché " du travail.

©EPA

Grâce à l’ouverture des frontières, de nouvelles économies (Chine, Inde, Pays de l’Est, etc.) adoptèrent des modèles capitalistes. D’autres régions, déjà acquises à un capitalisme rhénan, furent pétrifiées par l’insuffisance de la croissance qui glisse désormais vers de nouvelles géographies en rendant insoutenables les engagements sociaux d’une population vieillissante (pensions, soins de santé).

Sur ces mutations de modèles, on doit greffer des phénomènes climatiques, alimentaires et hydrauliques qui contribuent à exacerber un contexte de violence ou de désespoir inhérent à la peur d’un avenir qui se soustrait.

Par ailleurs, le capitalisme est fondé sur la circulation du capital. Dans ce cadre, le rôle des marchés financiers est de négocier le futur. Ces derniers ont renversé le vecteur du temps. Alors qu’auparavant, le travail et le capital étaient partagés sur la base de ce qui était accompli, les marchés financiers ont permis d’emprunter la formation des richesses. Et tous, nous le pressentons, cet emprunt appelle sa liquidation.

Des Etats affaiblis

Un système capitaliste risque de suffoquer sous ses propres excès puisqu’il ne connait aucune régulation sinon l’expression du prix formé par des lois d’offres et de demandes.
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Mais si l’efficacité supérieure du capitalisme n’est, à mes yeux, plus à prouver en termes de prospérité collective, la répartition de ses bienfaits exige des pouvoirs politiques adéquats. En effet, un système capitaliste risque de suffoquer sous ses propres excès puisqu’il ne connait aucune régulation sinon l’expression du prix formé par des lois d’offres et de demandes.

Il suscite même l’emprunt de toutes les ressources pour satisfaire un bien-être narcissique immédiat. Les réalités sociales ne sont donc pas appréciées à l’aune d’un ordre moral mais plutôt sous la contrainte de la soumission à l’opposition des facteurs de production, c’est-à-dire le travail et le capital. La domination des GAFA et l’introduction de l’intelligence artificielle aggravent désormais cette réalité et soulignent l’impotence des Etats à s’inscrire dans une sphère marchande qui leur est supérieure.

Au niveau de l’Europe, dont le projet se fissure, le problème est aggravé par l’absence de vision et d’action communes. C’est même pire : nos Etats, plutôt que s’atteler à réguler un capitalisme qui devenait une norme universelle, se sont eux-aussi engouffrés dans ces marchés financiers pour assurer le financement de la dette publique qui constitue elle-même un emprunt de la prospérité future. Les Etats se sont affaiblis et subordonnés aux sphères financières dont ils sont devenus des acteurs.

Un capitalisme schizophrénique

Sans pouvoir politique qui le tempère, le capitalisme s’emballe dans une morbide course contre le temps facilitée par les marchés financiers qui entretiennent leur volatilité. La peur de l’avenir conduit à renoncer au présent et à alimenter une course éperdue vers des futurs qu’on voudrait paradoxalement conjurer.

On mondialise pour contrer la mondialisation, on spécule pour combattre la spéculation, on abandonne la pensée réfléchie pour contrer des flux informationnels. En d’autres termes, le capitalisme mondialisé renforce son propre caractère prédateur

Jean-Luc Melenchon ©AFP

Faute d’une tempérance étatique mondiale, le monde suffoque dans un système économique qui accélère sa propre dynamique. C’est dans ce contexte que les émergences politiques trouvent des terreaux fertiles car certains personnifient l’apaisement d’un monde utopique tout en entretenant le danger et les menaces du monde présent. Ils alimentent la névrose de terreur du présent pour le conjurer. Il faut observer les communications de Mélenchon, de la Ligue, de l’AfD, du Rassemblement national français, etc. pour comprendre que les nouvelles configurations politiques relayent la pulsion de mort du capitalisme. Ce n’est pas un hasard qu’ils mettent tous en joue la symbolique ultime du capital, à savoir la monnaie.

La suspension de la démocratie ?

Certains prophétisent la fin, ne fût-ce que temporaire, de la démocratie. Sans le souhaiter aucunement, je ne l’exclus plus. Ou plutôt, je crains que la mondialisation ait dépassé un point de basculement qui la disqualifie.

La démocratie représentative formule des pouvoirs qui reflètent les fluences immédiates des populations. C’est pour cela que nos gouvernants n’arrivent pas à faire mieux que d’accommoder le présent dans des expressions instantanées. Comme la démocratie repose sur l’apaisement socio-économique immédiat, elle annihile ceux qui exigent l’effort des communautés pour préserver le futur.

Le préalable de la démocratie est une économie apaisée.
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Nous le comprenons désormais : le préalable de la démocratie est une économie apaisée. Contrairement aux démocraties, les expressions politiques autoritaires permettent, quant à elles et malheureusement, de projeter les populations dans des avenirs fictifs moyennant l’abandon d’un modèle social-démocrate. Il n’est donc pas exclu que le populisme soit une vengeance citoyenne contre des démocraties qui ont perdu pied dans ce capitalisme mondialisé.

L’alliance du capitalisme mondialisé et du populisme

Si mon intuition est correcte, alors nous allons assister à l’amplification concomitante du capitalisme et du populisme. Comme la souveraineté du marché ne s’accommode pas de démocraties nationales affaiblies et que l’Etat traditionnel est rejeté puisqu’il n’apporte pas de protection contre ce même marché mondialisé, c’est ce même Etat qui sera la victime de la mondialisation. Mais en rejetant le capitalisme, le populisme le renforce. Au motif d’être la négation du capitalisme, le populisme en serait l’aboutissement funeste. La démocratie se dissoudrait alors dans un ordre marchand qui entretient l’individualisme et la peur collective. Si le défi des prochaines années est le dialogue entre les marchés et l’Etat, je ne sais d’ailleurs pas quelle sera la nature de cette coexistence et ses réciprocités.

Mais alors que faire pour conserver une économie de marché tempérée et efficace sans céder aux basculements politiques délirants? Entre des politiques locales et une économie mondialisée, il faut retrouver le sens de l’économie politique. Il faut qu’au risque de l’impopularité, les dirigeants démocratiquement élus relèvent de plusieurs années leur vision politique. Il faut étouffer ce sentiment répandu de gouvernants qui n’anticipent pas posément les défis futurs et entretiennent un rapport instantané au temps.

En vérité, ce ne sont pas les élites qui sont écartées, c’est leur incapacité à exprimer une réponse socio-politique crédible qui est en joue.
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En vérité, ce ne sont pas les élites qui sont écartées, c’est leur incapacité à exprimer une réponse socio-politique crédible qui est en joue. Il faut aussi que les teneurs de légitimités citoyennes (universitaires, chercheurs, responsables syndicaux et patronaux) portent la voix de constructions humanistes. Leur silence serait coupable et le piège de l’histoire, comme dans les années trente. Il faut laisser parler les premiers que les pouvoirs politiques veulent faire taire. Sans cela, nos démocraties seront, je le crains, emportées dans un ordre marchand chaotique qui finira par secréter ses monstres politiques dans un anéantissement eschatologique que de nombreux conflits ont déjà illustré au 20ème siècle.

* Cet article est rédigé à titre exclusivement personne Il n’engage aucunement les institutions privées, publiques et académiques avec lesquelles l’auteur collabore.

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