carte blanche

Le sentiment d'être assis sur une caisse de nitroglycérine…

Les premiers signes annonciateurs de la tempête financière datent de l’été 2007 quand les agences de rating ont baissé les scores de plusieurs centaines d’instruments adossés à des crédits hypothécaires américains subprime. Cette annonce a déclenché un mouvement de fuite et les titres correspondants ont vacillé; la liquidité interbancaire est devenue plus rare parce que tout un chacun savait qu’il y avait partout des cadavres dans les bilans, ce qui n’incitait pas à prêter même si les taux étaient alléchants. Entre été 2007 et été 2008 les régulateurs et les banques centrales – notamment américains – parviennent à circonscrire le problème aux titres liés aux "subprimes" — dont la valeur globale baisse – selon les estimations – entre 500 et 1000 milliards de dollars.

Il faut attendre l’été 2008, pour que les ramifications de l’effondrement des subprimes deviennent manifestes et que le caractère toxique de ces instruments mette en danger d’autres segments de l’activité financière. La crise culmine avec la faillite – le 15 septembre 2008 de Lehman Brothers.

Surprises par le manque de résilience du système, les banques centrales paniquent à leur tour et noient le monde dans une liquidité surabondante, parallèlement les gouvernements offrent des garanties à un certain nombre d’institutions aux dimensions planétaires.

Tout cela dérègle durablement les principaux instruments et réflexes financiers basés sur deux notions centrales: celle du risque (anesthésiée par les garanties) et celle de rendement liée aux taux d’intérêt (proches de zéro). Cette situation prévaut dix ans plus tard. L’économie mondiale est toujours sous perfusion des banques centrales, même si la Reserve fédérale semble avoir opté tout dernièrement pour un début de "normalisation".

Tout d’abord, aujourd’hui, le volume de l’endettement – ménages, entreprises et secteur public confondu – bat jour après jour les records. Cela s’explique pour partie par les taux historiquement bas pour les débiteurs, mais aussi par le fait que le mode de croissance de notre économie continue à être dopé par la dette. Or cette même dette doit être financée, cela donne du travail (et des commissions) aux intermédiaires et absorbe de l’épargne qui de ce fait devient captive des marchés financiers et exposée aux effets potentiellement dévastateurs d’une remontée des taux.

Ensuite, l’addition des opérations de sauvetage et de stabilisation n’a toujours pas été payée. En effet, l’injections massive des liquidités par les banques centrales aurait dû – selon les manuels en tout cas – donner lieu à une vague d’inflation ce qui aurait d’une part ponctionnée le pouvoir d’achat du citoyen moyen et d’autre part laminé le poids des remboursements pour les débiteurs. Or, contrairement aux prévisions, cette socialisation du coût de la crise n’a pas eu lieu et la facture reste donc largement ouverte. Pire, son règlement a été reporté: en effet, la liquidité surabondante semble être allée du côté des Bourses qui continuent à battre record sur record. Les banques centrales auraient ainsi financé une bulle boursière (et immobilière) aux dimensions planétaires.

Le spectre du shadow banking

Finalement, suite à la crise les autorités ont renforcé le cadre réglementaire des activités bancaires, notamment en augmentant les exigences de fonds propres. Ceci a incité le déplacement d’une partie des opérations financières vers le "shadow banking", c’est-à-dire vers des formes institutionnelles ne relevant pas directement de l’activité bancaire, donc de la réglementation correspondante. Il s’ensuit qu’aujourd’hui une part importante des activités les plus rémunératrices, mais aussi les plus risquées se passent en dehors du périmètre de la supervision. C’est dans le shadow banking que se loge aujourd’hui le vrai risque systémique.

Cette situation est-elle viable à long terme? Deux éléments de réponse. Le sentiment d’être assis sur une caisse de nitroglycérine étant assez largement partagé, il est certain que ce sentiment n’incite ni à la sérénité ni aux décisions de long terme. On le constate aussi bien dans les relations internationales que dans les rapports humains quotidiens qui semblent se tendre de jour en jour.

Ceci étant, et tous les protagonistes le savent, une réplique de la crise financière aura des conséquences potentiellement catastrophiques du fait des volumes mais aussi des interdépendances et des canaux de transmission innombrables et mal inconnus. Il s’ensuit donc que le comportement grégaire s’impose, personne n’ayant ni les moyens ni le courage pour sortir du rang et déclencher la déflagration.

La situation est-elle viable? Oui – aussi longtemps que le refus du réalisme suffit à nourrir la fuite en avant.

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