carte blanche

Le successeur de Draghi à la BCE devra en priorité ranimer l'inflation

Paul Diggle

Le successeur de Mario Draghi devra restaurer la crédibilité de la BCE en matière d’inflation.

Paul Diggle
Senior Economist chez Aberdeen Standard Investments

Les élections européennes étant maintenant terminées, les marchandages concernant de nombreuses fonctions européennes de haut niveau vont faire rage, notamment pour désigner le remplaçant du président de la BCE, Mario Draghi. Le nom de son successeur devrait être dévoilé d’ici la réunion du Conseil européen des 20 et 21 juin prochains.

La BCE n’a jamais atteint sa cible d’inflation au cours des sept années qui se sont écoulées depuis la crise de la dette, et le marché ne croit pas qu’elle y parviendra à l’avenir.

Quoi que vous pensiez du mandat de Mario Draghi, la BCE fait face à un problème de crédibilité qui nécessite une attention urgente. La BCE n’a jamais atteint sa cible d’inflation au cours des sept années qui se sont écoulées depuis la crise de la dette, et le marché ne croit pas qu’elle y parviendra à l’avenir.

Ce manquement persistant a un véritable coût économique. Il réduit la marge de manœuvre pour abaisser les taux d’intérêt réels et stimuler l’économie dans l’éventualité d’un ralentissement futur.

Pire encore, la situation s’est auto-entretenue. Le faible taux d’inflation est ancré à un point tel que les marchés financiers ne pensent pas que la BCE atteindra son objectif dans les dix ans à venir. Ils estiment actuellement que l’inflation moyenne de la zone euro dans cinq à dix ans ne sera que de 1,3%, soit bien en deçà de l’objectif fixé par la BCE.

Que faire?

©AFP

Le nouveau président de la BCE devrait s’efforcer de remettre la BCE sur la bonne voie en modifiant, d’une part, les orientations à venir afin d’éliminer complètement toute hausse des taux en 2020 et, d’autre part, en relançant le programme QE (ndlr: Quantitative easing ou "assouplissement quantitatif" qui désigne les mesures monétaires non-conventionnelles lorsque les outils traditionnels se révèlent insuffisants).

Aucune de ces pistes ne résoudrait les problèmes de la zone euro (les investisseurs ont depuis longtemps conclu qu’une hausse des taux en 2020 ne se produira pas), mais ce serait un bon début.

Une mesure immédiate plus audacieuse consisterait à réduire de manière drastique le taux d’intérêt auquel la BCE prête aux banques dans le cadre du programme TLTRO (ndlr: opérations de refinancement à long terme ciblées), en surcompensant les prêts bancaires.

Le taux d’intérêt pourrait être fixé au-dessous du taux de dépôt que les banques reçoivent sur les fonds déposés auprès de la BCE. En d’autres termes, les banques payantes de la BCE accepteraient des prêts de la BCE à un taux plus élevé que celui qu’elle impose aux banques pour détenir des dépôts chez elle, ce qui, techniquement, entraînerait une perte. Mais ce concept n’a aucun sens pour une banque centrale qui imprime sa propre monnaie. Et la beauté de la chose, c’est qu’il s’agit d’un outil politique qui existe déjà.

Point plus fondamental encore: le successeur de Mario Draghi devrait annoncer une révision de l’ensemble du cadre de la politique monétaire et de la cible d’inflation de la BCE.

Formulation vague

La formulation vague actuelle de l’expression «un niveau inférieur, mais proche de 2%» est tout simplement inutile. Personne ne sait précisément ce qu’elle signifie, ce qui sape d’emblée sa crédibilité.

La formulation vague actuelle de l’expression "un niveau inférieur, mais proche de 2%" est tout simplement inutile. Personne ne sait précisément ce qu’elle signifie, ce qui sape d’emblée sa crédibilité. Une nouvelle cible de 2% d’inflation de base devrait être fixée. Que les choses soient claires et simples.

La BCE pourrait aller plus loin en déplaçant la cible d’inflation vers un objectif de niveau. Dans le cadre du système actuel, le fait que la BCE n’ait pas atteint son objectif par le passé a peu de conséquences sur sa politique future. L’avantage d’un objectif de niveau réside dans le fait qu’il faut combler les échecs à atteindre la cible d’inflation par des dépassements subséquents, afin de maintenir le niveau des prix sur une trajectoire haussière au fil du temps.

En fin de compte, cela ouvre plus de marge de manœuvre pour abaisser les taux d’intérêt réels lorsque l’économie a besoin de mesures de stimulation.

Le siège de la BCE à Francfort. ©EPA

Le nouveau président pourrait aller encore plus loin et élargir la panoplie d’outils de politique monétaire de la Banque pour y inclure le contrôle de la courbe de rendement, à l’instar de la Banque du Japon. Cet objectif pourrait être atteint en s’engageant à ancrer tous les rendements des emprunts publics de la zone euro au même niveau, en réduisant immédiatement les coûts d’emprunt dans la majeure partie de la zone monétaire et en stimulant l’activité économique.

Cette proposition apparemment radicale est simplement la conclusion logique de dire qu’il n’y a aucun risque de défaut de paiement pour les souverains de la zone euro, car, après tout, la BCE s’est engagée à ne jamais laisser la zone euro se morceler.

Il s’agirait d’un élément très technique de toute solution qui serait difficile à réaliser et qui serait probablement contestée devant les tribunaux. La division politique qui en résulterait serait telle qu’il est difficile d’imaginer que la BCE puisse même essayer de la défendre.

Une politique monétaire inventive, c’est très bien, mais ce n’est qu’une partie de la solution. L’Europe a avant tout besoin de réformes structurelles et d’une politique budgétaire anticyclique.

Et c’est bien là le problème pour la BCE. Les divisions entre Européens les empêchent de faire ce qui est le plus dans leur intérêt. Une politique monétaire inventive, c’est très bien, mais ce n’est qu’une partie de la solution. L’Europe a avant tout besoin de réformes structurelles et d’une politique budgétaire anticyclique. Mario Draghi n’a pas ménagé ses efforts en ce sens, mais n’a jamais réussi à inciter les politiques à agir de manière soutenue.

Si son successeur veut restaurer la crédibilité de la BCE en matière d’inflation et, en fin de compte, mettre la zone euro sur la voie de la durabilité, son Graal sera d’amener les politiciens européens à prendre leurs responsabilités.

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