Le sytème bancaire est-il en péril?

Dans la salle de trading d'une banque. ©REUTERS

La poursuite de la politique de taux négatif mise en place par la BCE, pendant une longue période, constitue une menace pour la stabilité du secteur bancaire.

Depuis juin 2014, la Banque centrale européenne applique un taux négatif sur les dépôts que les banques de la zone euro lui confient. Elle a complété cette politique par des achats de titres sur le marché obligataire pour quelque 2.600 milliards d’euros, soit près de 25% du PIB de la zone euro.

Philippe Dembour

Ex-professeur de gestion financière à Ichec-Entreprises; ancien conseiller à la Commission bancaire et financière.

L’objectif de la BCE était multiple: maintenir la stabilité des prix – éviter la déflation — et soutenir l’activité économique par une relance de la demande.

Les deux composantes, complémentaires, de cette politique devaient y contribuer par des baisses sensibles des taux d’intérêt à court et long terme. Le prix payé aux vendeurs d’obligations gonflerait le bilan des banques. Confrontées à des taux négatifs pour le placement de leurs dépôts à la BCE, celles-ci seraient stimulées à développer l’offre de crédits aux ménages et entreprises. Le faible taux d’intérêt, par ailleurs, inciterait ceux-ci à emprunter. En alimentant consommation et investissement, ces crédits soutiendraient la demande et relanceraient la croissance.

D’autres effets dans l’économie étaient escomptés: hausse des bourses suite à l’investissement des liquidités, dépréciation de l’euro et réduction de la charge d’intérêt pour les États.

La rentabilité des banques mise à mal

Graduellement, les effets négatifs de cette politique l’emporteront sur les bénéfices.

Quel impact cette politique pouvait-elle avoir sur la rentabilité des banques? Celle-ci trouve essentiellement sa source dans la marge d’intérêts. Les dépôts étant essentiellement à court terme et les crédits à long terme, la baisse des taux va affecter plus rapidement le coût des ressources et la marge, dans un premier temps, s’élèvera.

Graduellement, les effets négatifs de cette politique l’emporteront sur ses bénéfices. Les actifs venus à échéance seront remplacés par d’autres à moindre taux, phénomène amplifié par le refinancement des prêts hypothécaires.

Les banques pouvaient faire face à ces effets négatifs sur leur rentabilité par un accroissement du volume des crédits (à marge plus élevée), par une augmentation des commissions sur vente de produits financiers et par une restructuration de leur organisation. Par ailleurs, la baisse des taux à long terme entraînant une hausse des prix des obligations, les plus-values sur le portefeuille obligataire pouvaient compenser la baisse de la marge.

Ces éléments se sont effectivement conjugués pour permettre aux banques de stabiliser leurs revenus dans cet environnement de taux négatifs. Mario Draghi disait en octobre 2018: "Nos politiques de taux négatifs ont été un succès. Nous n’avons pas vu les distorsions que certains prévoyaient. Nous n’avons pas vu la rentabilité des banques descendre; en fait, elle a monté."

La rentabilité des banques est cruciale pour la stabilité du système financier. Faut-il l’examiner avec un rétroviseur ou se demander, avec une vision prospective, si elle peut se maintenir à l’avenir dans un univers de taux négatifs, voire de taux encore plus bas?

Attention à ne pas perdre son matelas de sécurité

La moindre marge d’intérêt constatée une année est une perte définitive et irréversible alors que la plus-value constitue un bénéfice ambigu.

Les effets positifs vont s’estomper dans le futur alors que les effets négatifs perdureront. Les commissions de vente devraient souffrir de la hauteur des marchés financiers. Faut-il en effet diriger l’épargne vers les actifs à risque quand leur prix est élevé?

Certains se réjouissent, par ailleurs, de la compensation opérée entre la diminution de la marge d’intérêt et les plus-values réalisées, mais ces éléments sont d’un ordre différent. La moindre marge d’intérêt constatée une année est une perte définitive et irréversible alors que la plus-value constitue un bénéfice ambigu. Soit la banque reste, après la vente de l’obligation, avec une position liquide qui lui procure un rendement négatif; le bénéfice est définitif, mais elle a réduit sa rentabilité; soit la pression bénéficiaire la force à réinvestir dans un autre actif à long terme et le bénéfice est réversible, car lorsque les taux remonteront, la banque se retrouvera sans matelas de sécurité avec des moins-values importantes.

La situation sera d’autant plus fâcheuse que ces plus-values auront été taxées et distribuées sous forme de dividendes. Les plus-values réalisées participent ainsi au processus de dénuement des banques.

Longues années de rentabilité négative

En cas de choc provoquant une hausse de l’inflation et des taux, les banques pourraient vivre de longues années de rentabilité négative.

Quand toutes les plus-values auront été dégagées et que les banques se retrouveront bloquées avec un portefeuille d’actifs à taux faibles ou quasi nuls, que feront-elles pour redresser leur rentabilité en cas de hausse des taux?

Le taux moyen des prêts hypothécaires est de 2,3% en Belgique. En cas de choc provoquant une hausse de l’inflation et des taux, les banques pourraient vivre de longues années de rentabilité négative avec un coût du passif supérieur au rendement de l’actif. Malgré le renforcement de leurs fonds propres, l’impact serait important sur les cours de Bourse avec un risque d’OPA de nos plus beaux fleurons financiers par des capitaux extraeuropéens.

La poursuite de cette politique de taux négatif pendant une longue période constituerait donc une menace pour la stabilité du secteur bancaire et partant, pour la croissance, le financement de l’économie étant en Europe assuré essentiellement par les banques et non par le marché des capitaux comme aux Etats-Unis.

Des politiques budgétaires et de change émasculées

Le couple return/risque d’une telle politique est défavorable. Les risques sont de grande ampleur pour la viabilité des banques, alors que les effets positifs de ces mesures sur l’économie sont incertains.

Le ralentissement de la croissance et la faible inflation sont en bonne partie dus à des éléments non cycliques, mais structurels, tels que le vieillissement de la population qui affecte la consommation, la mondialisation qui voit des pans de notre économie se délocaliser dans des pays à salaires moins élevés, la numérisation qui menace l’emploi… Une politique conjoncturelle peut-elle agir sur ces effets structurels?

La politique de taux négatif prive également la politique économique d’un instrument important en cas de récession profonde. Les politiques budgétaires et de change sont émasculées du fait de l’endettement des États et de l’euro. Reste la politique monétaire, mais avec de tels taux, les banques centrales seront dépourvues d’outils le jour où une récession grave surviendra. L’absence d’instruments fiables pour relancer l’économie pourrait susciter une inquiétude propre à accentuer le marasme économique.

Et lorsque les taux repartiront à la hausse?

Certes, lorsqu’elle se produira, la remontée des taux affectera le coût d’emprunt des États, mais ceux-ci auront profité de la situation actuelle pour allonger l’échéance moyenne de leur dette.

Au surplus, une déconnexion pourrait être organisée entre les taux du marché et le taux de certains emprunts d’État. On peut imaginer une autre politique de soutien de la demande avec un couple return/risque plus attrayant. La normalisation des taux serait accompagnée par un rachat par la BCE d’obligations de longue durée émises par les États à taux nul.

Au-delà d’une certaine durée, les avantages hypothétiques de taux négatifs sur la demande ne compensent pas les risques bien réels d’une grave débâcle du système financier.

Pour assurer son indépendance, la BCE en préciserait elle-même les conditions: limitation à X% du PIB, financement d’infrastructures ou de projets liés à la transition climatique… Cela produirait le même effet que des injections de liquidités, sans coût pour les États ni risque pour les banques, avec un meilleur ciblage et une plus grande contribution au bien commun que l’"helicopter money" qui serait versée aux consommateurs.

Ces considérations plaident pour un retour aux taux positifs dans un délai qui ne devrait pas être trop éloigné. Au-delà d’une certaine durée, les avantages hypothétiques de taux négatifs sur la demande ne compensent pas les risques bien réels d’une grave débâcle du système financier qui affecterait banques, fonds de pension et compagnies d’assurance-vie.

Au surplus, en cas de choc inflationniste, la BCE se trouverait dans un dilemme ingérable: s’abstenir d’agir ou remonter les taux en provoquant le chambardement financier décrit précédemment. Ceci soulignerait la difficulté de joindre dans une même institution contrôle prudentiel et politique monétaire…

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