Le Traité de Versailles ou le début des erreurs de politique énergétique

Selon Samuel Furfari, le monde a besoin d’une énergie "abondante et bon marché" et ce ne sont pas les éoliennes ni les panneaux solaires qui vont la fournir ou alimenter les voitures dans le monde.

Il y a 100 ans, le Traité de Versailles prenait des mesures, notamment en matière d'énergie, suite à l'hécatombe de la Première Guerre mondiale.

Par Samuel Furfari
Professeur à l'Université libre de Bruxelles

Le 18 janvier 1919, soit il y a 100 ans de cela, démarre la négociation du Traité de Versailles qui est signé le 28 juin 1919. Censé apporter la paix définitive dans une Europe meurtrie, le Traité n’a pas su concrétiser les espoirs, notamment parce que les négociateurs - comme les politiciens d’aujourd’hui - ont sous-estimé le rôle incontournable de l’énergie.

Ce que voulaient les Alliés avant tout à Versailles, c’était démilitariser l'Allemagne et réduire sa capacité militaire afin que ne se reproduise plus jamais l’hécatombe des 19 millions de morts de "la grande guerre". Lloyd George fait adopter une solution qui limite les effectifs de l'armée allemande à 96.000 soldats et 4.000 officiers, l'école militaire est supprimée et l'artillerie lourde, les chars et les avions lui sont interdits, à l'exception de 288 canons. Pour éviter tout risque de réarmement de l'Allemagne, la fabrication de matériel de guerre lui est interdite. Et pour mieux appliquer cette interdiction, la production d'acier et de charbon sont limités… puisque le point de départ de toute industrie, c’est l'énergie.

Le point de départ de toute industrie, c’est l'énergie.
Samuel Furfari

Les sanctions économiques du Traité imposent indirectement à l'Allemagne, par le jeu des fournitures obligatoires de charbon à la France, à la Belgique, à l'Italie et au Luxembourg, de passer d'une consommation intérieure annuelle d'avant-guerre de 139 millions de tonnes de charbon à 78 millions de tonnes et d’en fournir 60 millions de tonnes aux pays voisins. On impose à l'Allemagne la livraison annuelle à la France d’une quantité de charbon égale à la différence avec la production annuelle d’avant-guerre des mines du Nord et du Pas-de-Calais, détruites pendant la guerre. L'article 45 édicte qu’"en compensation de la destruction des mines de charbon dans le Nord de la France, et à valoir sur le montant de la réparation des dommages de guerre dus par l'Allemagne, celle-ci cède à la France la propriété entière et absolue, franche et quitte de toutes dettes ou charges, avec droit exclusif d'exploitation, des mines de charbon situées dans le bassin de la Sarre."

Course aux carburants

Outre le charbon, principale source d’énergie de l'époque, le benzol, produit par la carbochimie et représentant l'équivalent du pétrole d'aujourd'hui pour la chimie d'alors est aussi concerné. L'annexe 5 du Traité stipule que "l'Allemagne s'engage à fournir à la France, et à transporter à la frontière française, par voie de fer ou par eau, les produits suivants, pendant chacune des trois années qui suivront la mise en vigueur du présent traité: benzol : 35.000 tonnes, goudron de houille: 50.000 tonnes. Tout ou partie du goudron de houille pourra être remplacé, au choix du gouvernement français, par des quantités équivalentes des produits de distillation, tels que huiles légères, huiles lourdes." On se retrouve déjà dans la course aux carburants liquides.

Ce Traité a effectivement fini par étrangler l'Allemagne économiquement.
Samuel Furfari

John Maynard Keynes, si populaire dans le monde économique d'aujourd'hui, faisait partie de la délégation britannique; il tente de s’opposer à ces rétorsions qu’il perçoit comme étant trop sévères. Mais n’étant pas entendu, il démissionne et écrit dès 1919 un livre intitulé "Les conséquences économiques de la paix". Il écrit notamment: "Les dispositions relatives au charbon et à l’acier sont plus importantes pour leurs conséquences sur l'économie industrielle intérieure de l'Allemagne, que pour la valeur monétaire qu'elles représentent immédiatement. L'Empire allemand a plus été construit sur la base du charbon et de l’acier qu'avec du sang et de l’acier. C’est l'habile exploitation des grands bassins houillers de la Ruhr, de la Haute-Silésie et de la Sarre qui a rendu possible le développement des entreprises métallurgiques, chimiques et électriques, et qui ont fait de l'Allemagne la première nation industrielle de l'Europe continentale. Un tiers de la population allemande vit dans des villes de plus de 20.000 habitants, une concentration industrielle qui n’est possible que grâce au charbon et à l’acier. C'est pourquoi en frappant les ressources houillères, les hommes politiques français ne se sont pas trompé de cible." Keynes ne s'est pas trompé dans sa démonstration; ce Traité finit effectivement par étrangler l'Allemagne économiquement avec les effets terribles que nous connaissons.

16%
de la population
Seuls 16% de la population de la RDC ont accès à l’électricité.

La physique nous apprend que l’énergie et le travail sont deux mêmes entités physiques. Sans énergie il n’y a pas de travail et pour travailler il faut de l’énergie. Contrainte de diviser par deux sa consommation d’énergie, l’Allemagne est étranglée. Elle perd également sa place au Moyen-Orient et devient depuis lors un pays qui compte peu en matière de pétrole alors qu’elle était à l’époque la première puissance industrielle et scientifique de l’Europe.

Développement de l'Afrique

Par bonheur, Robert Schuman, en inversant la logique de la sanction énergétique de Versailles, rompt le cercle infernal, ayant compris que l'abondance énergétique est source de paix. Au lieu de pénaliser le voisin germanique, il lui propose le 9 mai 1950 – cinq ans et un jour après la fin de la seconde guerre mondiale - de créer un marché commun de l’acier et du charbon et lance ainsi la CECA. Ce vent d’optimisme conduit le ministre belge des affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, à proposer une conférence qui servira à renforcer cette nouvelle dynamique.

Lors de la conférence de Messines en juin 1955 les Six adoptent une résolution qui va dans le même sens que la déclaration de Schuman: l’avenir de l’Europe dépend de l’énergie "abondante et bon marché". C’est le lancement de l’Euratom qui va permettre le développement du nucléaire civil, qui précisément arrive à maturité à un moment crucial. En effet, dans les années septante, les pays arabo-musulmans de l’Opep désirent empêcher l’Occident de soutenir Israël en appliquant à l’UE et aux USA des restrictions énergétiques comme les Alliés l’ont fait envers l’Allemagne humiliée. Cette fois, il ne s’agit plus du charbon mais de pétrole en paralysant ainsi les transports.

Sans énergie il n’y a pas de travail et pour travailler il faut de l’énergie.
Samuel Furfari

Schuman, qui comprend aussi que l’Afrique nécessite une énergie abondante, affirme dans sa déclaration du 9 mai 1950 que le succès énergétique de la CECA devra également servir au développement de l’Afrique. 70 ans plus tard, l’Afrique est toujours sans sources d’énergie modernes; par exemple seuls 16% de la population de la RDC ont accès à l’électricité.

Il est plus que temps de comprendre que l’énergie n’est pas uniquement une source de pollution: elle est avant tout à la base du progrès – dont les soins de santé. L’histoire devrait nous servir à éviter les erreurs du passé. Le monde – et l’Afrique en particulier – a besoin d’une énergie "abondante et bon marché" et ce ne sont pas les éoliennes ni les panneaux solaires qui vont la leur fournir ou alimenter les voitures dans le monde. De grâce, ne répétons pas les vaines tentatives de restriction de l’énergie comme celles du Traité de Versailles: sans énergie "abondante et bon marché" il n’y a que récession, chômage et malheur comme l’a vécue l’Allemagne d’après Versailles. De plus, on a l’avantage aujourd’hui que l’énergie est propre, contrairement à la litanie politiquement correcte propagée.

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