chronique

Le voile, au carrefour des communautarismes belges

La question du port du voile renvoie à nos insuffisances et nos errements mais est aussi révélatrice des divisions à l’intérieur de la société belge.

Avec le reflux de l’épidémie et la fin des principales restrictions, l’actualité belge est, enfin, passée à autre chose. Coincé juste entre l’euphorie de l’Euro et la vaine traque d’un militaire suicidaire, c’est la question du voile qui s’est, encore une fois, invitée dans le débat public.

Ce fut d’abord par l’entremise d’une décision de justice condamnant la STIB pour avoir refusé l’embauche d’une femme voilée, puis via la nomination d’une autre femme voilée comme commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes.

Vincent Laborderie. ©Saskia Vanderstichele

Au-delà des jeux (de rôle) politiques, il faut se demander pourquoi, le temps de quelques semaines, le sujet a pris tout l’espace médiatique. Probablement parce qu’il s’agit d’une question à la fois complexe et multidimensionnelle, à la confluence de plusieurs enjeux.

Ainsi, il n’est pas contestable que le voile constitue, pour certains fondamentalismes, un instrument de promotion de leur idéologie et d’affichage de sa progression. De ce point de vue, il est autant un symbole qu’un moyen de nier l’égalité homme-femme.

Mais il est aussi difficilement contestable que le voile est aussi utilisé pour discriminer des femmes de confession musulmane, dans le milieu professionnel et ailleurs. La laïcité peut alors servir de cache-sexe à l’islamophobie, elle-même bien souvent le paravent d’un racisme pur et simple.

Le symptôme n'est pas le problème

Enfin, difficile également de contester qu’il y a, directement lié à cette question, des enjeux électoraux typiques d’une approche communautariste. À Bruxelles, il y a clairement une concurrence entre PS et Ecolo sur ce terrain, révélée par le fameux tract écologiste sorti juste avant les élections de 2019. Les positions divergentes récemment affichées par les socialistes bruxellois et wallons sur le sujet attestent, s’il en était besoin, de la dimension électoraliste du problème.

Si le voile apparaît dans toutes ces problématiques, c’est peut-être parce que celles-ci ne sont pas traitées par ailleurs. En effet, si la seule politique pour contrer le fondamentalisme dans certains quartiers consiste à interdire le port du voile dans les milieux professionnels et scolaires, on fait en réalité bien peu.

D'un point de vue électoral, le communautarisme est-il autre chose qu’une déclinaison du clientélisme, ce trait tristement caractéristique de la manière de faire de la politique en Belgique ?

Du reste, la fermeté dans le milieu professionnel n’est pas forcément de nature à gêner les fondamentalistes : si les femmes voilées ne peuvent pas travailler, elles resteront à la maison. Ici comme ailleurs, on s’alarme du symptôme sans traiter le problème en amont.

De même, le voile est loin d’être le seul motif de discrimination, que ce soit à l’embauche, au logement ou ailleurs. Et du point de vue électoral, le communautarisme est-il autre chose qu’une déclinaison du clientélisme, ce trait tristement caractéristique de la manière de faire de la politique en Belgique ? Le voile est donc un révélateur qui, parce qu’il est visible, dévoile paradoxalement nos insuffisances et nos errements.

Deux démocraties voire davantage?

Mais cette question est aussi révélatrice des divisions à l’intérieur de la société belge. Il y a bien évidemment les deux aires de discussion flamandes et francophones, où le débat se structure différemment sinon de manière totalement distincte.

Au nord du pays, les choses sont assez simples : les partis politiques non-nationalistes n’ont pas de problème particulier avec les signes convictionnels. La critique vient d’abord de la N-VA, qui défend un modèle d’intégration que certains qualifieront d’assimilationniste. Dans un tout autre style, le Vlaams Belang avance un argumentaire ouvertement islamophobe.

Bart De Wever a popularisé l’idée des deux démocraties en Belgique. Il faudrait se demander si, en l’occurrence et sur un nombre croissant de sujets, il faut se limiter à deux démocraties...

La situation est tout autre côté francophone. La puissance du mouvement laïc, incarné par le Centre d’action laïque (CAL), et la référence constante à la France font que la situation est bien plus complexe, avec notamment des divisions à l’intérieur de certains partis. Mais le plus frappant est de constater, au PS mais pas seulement, que la ligne de fracture sépare les ailes bruxelloises et wallonnes desdits partis.

À l’heure où certains demandent une redéfinition des liens entre Bruxelles et Wallonie, officiellement pour des raisons budgétaires, voilà bien un débat qui montre que ces régions font face à des défis bien différents.

Bart De Wever a popularisé l’idée des deux démocraties en Belgique. Il faudrait se demander si, en l’occurrence et sur un nombre croissant de sujets (souvenez-vous du péage urbain), il faut se limiter à deux démocraties... Précisons par ailleurs que, juridiquement, rien n’empêche les Régions et les Communautés d’adopter des législations différentes concernant le port de signes convictionnels, que ce soit dans l’administration ou les entreprises dépendantes des régions, ou dans le cadre scolaire.

Absence de dialogue

Mais le débat n’est pas seulement cloisonné entre les régions et les communautés. Il l’est aussi, et c’est certainement beaucoup plus grave, à l’intérieur de celles-ci. C’est particulièrement le cas côté francophone, où aucun véritable dialogue ne semble possible.

Le voile révèle l’incapacité que nous avons, sur un nombre croissant de sujets, à mener un véritable débat sans anathème ou procès d’intention.

Les uns considèrent les autres comme des racistes qui se cachent ou qui s’ignorent ou, inversement, comme des idiots utiles de l’islamisme ou des promoteurs de la société multiculturelle. Le seul point commun semble être l’accusation mutuelle d’arrière-pensées électoralistes (envers l’électorat musulman ou les blancs racistes, c’est selon).

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir la somme d’injures et de dénigrements dont a fait l’objet Nadia Geerts – une personne dont on peut toujours contester les idées, mais pas la sincérité de son engagement. Le (non)débat sur le voile n’est donc pas seulement le résultat d’une négligence de toute une série de problématique ni le révélateur de la communautarisation – dans tous les sens du terme – de la société Belgique. Ce qu’il nous révèle aussi, c’est l’incapacité que nous avons, sur un nombre croissant de sujets, à mener un véritable débat sans anathème ou procès d’intention. Autant dire que l’on n’a pas fini d’en parler.

Vincent Laborderie
Politologue à l'UCLouvain

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