Les banques centrales doivent-elles intervenir pour soutenir les marchés d'actions?

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Il apparaît souhaitable d’empêcher une chute excessive du cours des actions. Mais est-ce le rôle des banques centrales ?

En ces temps exceptionnels, la première tâche des autorités est de tenter de freiner la propagation du virus et de veiller à préserver la santé de tous. Mais dans un second temps, il faudra bien se pencher sur les conséquences de la crise sur notre économie.

Philippe Dembour

Ex-professeur de gestion financière à Ichec-Entreprises

Traditionnellement, les instruments à disposition des banques centrales se sont focalisés sur le niveau des taux d’intérêt et de l’offre de monnaie ainsi que sur l’accessibilité au crédit.  Plus que jamais, ces instruments ( quantitative easing, taux faibles, coefficient de réserve obligatoire…) sont d’une importance fondamentale. De nombreuses  entreprises vont être confrontées  à un stress financier important, les profits étant étranglés par des ventes en décroissance forte alors que les frais fixes ( loyer, amortissement, salaires ) se maintiendront ou ne seront que faiblement réduits.

Si cette crise devait se prolonger, se poserait le problème de la survie d’entreprises, même saines. Ce sera le rôle des banques centrales d’encourager les institutions financières à mettre à disposition les fonds nécessaires à la reprise des activités. 

La débâcle enregistrée sur les marchés d’actions soulève une autre question. Les banques centrales doivent-elles intervenir pour freiner la chute ?  Une baisse excessive des niveaux boursiers présenterait des inconvénients majeurs. Par l’effet " richesse ", elle provoquerait un affaissement de la demande propre à postposer toute reprise économique. Ensuite, vu la dilution bénéficiaire substantielle à laquelle conduirait l’émission de nouvelles actions, les entreprises se priveraient, sauf urgence vitale, d’un tel mode de financement. Enfin, nos plus beaux fleurons économiques seraient, à vil prix, achetables par ceux qui dans le monde sont encore assis sur de substantielles liquidités.

Mondialisation débridée

Cette dernière réflexion devrait nous inciter à envisager de nouvelles réglementations pour protéger nos atouts stratégiques de tentatives d’acquisition non désirables en provenance de l’étranger (2).  Espérons que les derniers développements nous auront guéri de notre naïveté quant aux bienfaits d’une mondialisation débridée. 

Il apparaît donc souhaitable d’empêcher une chute excessive du cours des actions. Est-ce le rôle des banques centrales ? En 1998, lors de la crise financière asiatique, l’Autorité Monétaire de Hong Kong a acheté pour 5 milliards de USD de " blue chips " pour soutenir une bourse qui avait perdu 50% lors des mois précédents, après l’éclatement de la bulle. Ces achats massifs ont cassé la spirale négative et les ventes spéculatives s’arrêtèrent, permettant un retour de la confiance sur les marchés. Cette intervention, qui se solda par d’importantes plus-values, été saluée avec le recul comme un succès manifeste.

La Banque du Japon, quant à elle, détient actuellement quelque 30.000 milliards de yen en actions, essentiellement à la suite d’achat d’ETF indexés. Le but de cette opération initiée en 2010 était d’atteindre l’objectif de 2% d’inflation. Ces opérations furent critiquées car conduisant à porter les cours à des niveaux non justifiés par les fondamentaux. Par contre, en Chine, les résultats furent positifs: en juin 2015, lorsque la bulle éclata, la bourse perdit jusqu’à 40% et le mouvement fut arrêté par des achats massifs opérés par le gouvernement chinois. 

Effet psychologique

"On constate que les achats opérés par les banques centrales ont été positifs lorsque, à la suite d’un krach, les niveaux d’évaluation étaient devenus excessivement bas."

De par l’effet psychologique qu’elle produirait, l’annonce que les banques centrales sont prêtes à intervenir sur le marché  serait de nature à empêcher une chute déraisonnée des cours. 

Il est néanmoins délicat d’évaluer la cherté d’un marché boursier. Greenspan avait parlé en décembre 1996 de l’ "exubérance irrationnelle" des marchés. Ceux-ci ont progressé jusqu’en 2000 pour chuter en 2003 à un niveau non éloigné de celui où la sonnette d’alarme avait retenti. Peut-être l’irrationalité est-elle plus facile à déceler dans un marché baissier. Elle peut se remarquer au niveau des cours atteints mais aussi au niveau du processus qui conduit à la formation du cours. La panique conduit de nombreux investisseurs qui avaient investi dans des indices, à vendre. Le gestionnaire de ces véhicules d’investissement se doit de liquider les composantes de ces indices, quand bien même le cours de certaines actions qui le composent, auraient atteint des niveaux démesurément bas.  Le cours se déconnecte alors de toute réflexion fondamentale sur les perspectives de l’entreprise.

Les excès sont nocifs

Dans un article récent (1) , nous nous inquiétions des inconvénients d’une politique de taux négatifs en Europe. Nous évoquions entre autres  la crainte qu’en cas de récession grave, l’absence de marge de manœuvre sur les plans monétaire et budgétaire jointe à la disparition des politiques de change ne provoque chez les agents économiques un attentisme susceptible de prolonger le marasme économique. Sur base de ces expériences, on constate que les achats opérés par les banques centrales ont été positifs lorsque, à la suite d’un krach, les niveaux d’évaluation étaient devenus excessivement bas. Lorsque de tels comportements voient le jour et que de nombreux modèles d’évaluation conduisent à des conclusions de valorisation exagérément basse, n’est-il pas temps de s’interroger sur l’opportunité d’une intervention des banques centrales et sur la possibilité de relever les plafonds d’investissement en actifs à risque pour certains institutionnels ( compagnies d’assurance…)? D’ailleurs, où le risque réside-t-il ? Dans l’’obligation à taux négatif ou dans un " blue chip " qui a perdu 50% par rapport à son maximum tout en offrant un dividende supérieur à 5% et une valorisation de quelque 8 à 10 fois ses bénéfices à long terme ? 

Les bourses permettent aux entreprises de se financer et à l’épargnant-investisseur de collaborer au dynamisme de son pays. Elles jouent un rôle majeur dans l’économie et même si bulles et krachs sont consubstantiels à la bourse, les excès sont nocifs. Ceux-ci ont été nourris dans un sens par les taux négatifs ; veillons à ce que les acteurs économiques, entreprises et investisseurs, soient préservés d’un excès dans l’autre direction. Après une chute de 40% de plusieurs indices européens, questionnons-nous… 

[1] L’Echo, 17 septembre 2019 : "  Le système bancaire est-il en péril ? "

[2] Entre 1967 et 1989 , toute OPA en provenance de l’étranger sur une société belge devait obtenir l’assentiment du Ministre des Finances.

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