carte blanche

Les faux-semblants du nouvel entreprenariat spatial

Les succès cumulés par SpaceX ne doivent pas occulter les faits. Derrière l’initiative individuelle de l’homme qu’est Elon Musk et les symboles qu’il peut mobiliser autour de ses multiples projets, il importe de souligner que SpaceX a pu bénéficier de fonds publics considérables pour la conduite de ses activités.

"Hello everyone, my name’s Elon Musk. I am the founder of SpaceX. In five years, you will be dead!". C’est en ces termes provocateurs, en mars 2006, lors du salon Satellite de Washington D.C. aux États-Unis, que le jeune milliardaire s’adressa à son audience. Plus de quatorze ans plus tard, il semble que SpaceX ait remporté son pari. La réalité est plus nuancée.

Alain De Neve

Chercheur au Centre d’Etudes de Sécurité et Défense (CESD) de l’Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD)

Le secteur spatial ne peut être correctement appréhendé sans référence aux notions de puissance et de rang. Le spatial s’inscrit aussi dans une bataille d’images entre des nations rivales et leurs entreprises. La couverture médiatique exceptionnelle dont a bénéficié l’arrimage de Crew Dragon à l’ISS en est une illustration parfaite. Elon Musk sait à quel point le spatial se doit avant tout de mobiliser des symboles et de raconter une histoire. Le président Donald Trump a lui aussi perçu le potentiel de communication de cette réussite en affirmant que c’était là un des exploits dont l’Amérique seule semblait capable. La réussite de SpaceX a de la même façon enflammé certains médias convaincus de voir en SpaceX l’avenir du spatial et la fin d’un modèle lié à l’Ancien Monde. Qu’en est-il réellement?

L’avènement du New Space

SpaceX est une entreprise issue du New Space: un groupe d’acteurs privés, venus majoritairement du secteur du numérique, et qui ont choisi d’orienter une part variable de leurs activités dans le spatial. Née en 2002 sous l’impulsion d’un milliardaire convaincu d’être en mesure d’amener des humains sur le sol martien, SpaceX a diversifié ses activités pour devenir un maillon indispensable à la poursuite de plusieurs programmes spatiaux, dont l’ISS. Pour financer sa société, Elon Musk avait puisé dans sa propre fortune et mobilisé, avant tout, des investisseurs privés.

La stratégie de SpaceX a consisté à sélectionner les meilleures technologies déjà existantes plutôt que de développer ses solutions. Pour ce faire, elle a puisé dans une large variété de secteurs à l’instar de la construction automobile ou des technologies de l’information. La politique de différenciation de SpaceX passe également par le choix de fabriquer en interne ce que d’autres sociétés auraient préféré distribuer entre plusieurs sous-traitants.

"La stratégie de SpaceX a consisté à sélectionner les meilleures technologies déjà existantes plutôt que de développer ses solutions."
Alain De Neve
Chercheur au Centre d’Etudes de Sécurité et Défense (CESD) de l’Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD)*

Chaque lanceur y est conçu à hauteur de 85% au sein même de l’entreprise. Tandis que la plupart des entreprises spatiales développent les lanceurs un par un, SpaceX a choisi de fabriquer ses lanceurs en série, alignés les uns aux côtés des autres à l’intérieur de hangars. Là où réside l’avantage comparatif la société c’est d’avoir recherché, en dehors de l’entreprise, les compétences. SpaceX a ainsi renoncé à échafauder ses compétences en interne pour aller débaucher celles qui existaient dans d’autres secteurs d’activités. Ce procédé a permis au milliardaire d’optimiser les solutions afin de proposer les meilleurs prix.

Sur bien des aspects, SpaceX représente l’incarnation du nouvel entrepreneuriat spatial. Cette tendance est portée par une communauté de dirigeants pour la plupart issus du secteur numérique et que l’on regroupe sous le label "libertarien". Le futur de la conquête spatiale appartiendrait donc à l’initiative privée. Elle serait la mieux outillée, tant intellectuellement que technologiquement, pour relever les défis à venir du secteur.

Les clients très publics du secteur privé

Les succès cumulés par SpaceX ne doivent pas occulter les faits. Derrière l’initiative individuelle de l’homme qu’est Elon Musk et les symboles qu’il peut mobiliser autour de ses multiples projets, il importe de souligner que SpaceX a pu bénéficier de fonds publics considérables pour la conduite de ses activités. Ce ne sont pas moins de 4,9 milliards de dollars que les sociétés créées par Elon Musk ont reçus de la part du gouvernement américain.

Elon Musk ©REUTERS

Les succès de la société SpaceX sont également ceux de la NASA qui a choisi de sous-traiter certaines de ses activités à la société d’Elon Musk. Pour le gouvernement américain, le choix de SpaceX s’inscrit dans une stratégie visant à échapper à la dépendance aux lanceurs russes. Certains lancements ont d’ailleurs porté sur des projets stratégiques pour les États-Unis et, en particulier, l’U.S. Air Force. Le 7 septembre 2017, la fusée Falcon 9 effectuait ainsi le lancement, depuis le pas de tir 39A de Cape Canaveral, de l’avion spatial X-37B de l’USAF, un démonstrateur technologique autonome et réutilisable. Ce lancement s’est achevé par le retour du premier étage du Falcon 9 sur sa base de lancement.

La vampirisation des anciennes bureaucraties

Il importe donc de nuancer l’opposition habituellement opérée entre le "New Space" et le "Old Space". La déconstruction conduite par Elon Musk des processus industriels dans le secteur spatial fut conduite avec l’appui même de la NASA qui souhaitait voir le coût de ses programmes diminuer. La NASA a d’ailleurs soutenu SpaceX dans cette démarche pour faire pression sur ses deux autres principaux sous-traitants, Boeing et Lockheed Martin, afin de les conduire vers des méthodes de gestion similaires. Par ailleurs, on observe que, même si SpaceX a exploré des secteurs autres que le spatial pour la recherche de compétences, nombre de ces dernières provenaient aussi des "anciennes bureaucraties" responsables du programme spatial américain.

Une dépendance trop forte à son leader?

Si elle incarne la concrétisation de méthodes de management nouvelles (et des plus contestées) dans le secteur spatial, SpaceX constitue dans le même temps l’illustration d’une culture scientifique et technologique américaine ouverte à la prise de risques par le secteur privé, même sur fonds propres, dès lors qu’il s’agit de proposer à terme des solutions innovantes aux instances publiques. En cela, SpaceX ne semble pas se distinguer fondamentalement des entreprises historiques qui ont porté, jusque récemment, le programme spatial américain.

Les succès jusqu’à présent obtenus par SpaceX ne doivent point occulter les échecs qui ont parsemé, comme toute entreprise innovante, son parcours et son développement. Ils ne permettent pas non plus de préjuger de l’avenir d’une entreprise essentiellement dépendante de la figure emblématique de son leader.

* Les propos de l’auteur n’engagent pas les institutions.


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