interview

"Les femmes sont toutes soumises, à des degrés divers" (Manon Garcia)

©Antonin Weber / Hans Lucas

Inspirée par l’œuvre de Simone de Beauvoir, Manon Garcia est une jeune philosophe française féministe, professeure à l’Université de Chicago. Dans son ouvrage On ne naît pas soumise, on le devient, elle aborde la question de la soumission de la femme, un véritable tabou philosophique selon elle.

Interview par Simon Brunfaut

Vous dites que la soumission de la femme est moins visible qu’invisible…

©Gamma

A priori, la figure type de la femme soumise, c’est la femme voilée, la femme battue, l’autre femme, en somme. Or, il y a plein de conduites de femmes au quotidien qui relèvent de la soumission: l’obsession de la minceur, de la beauté, le fait de se sentir obligée d’être gentille, souriante, serviable, etc.

Il y a une familiarité entre toutes ces expériences. Dans une société patriarcale, les femmes sont toutes soumises, à des degrés divers. La soumission ne doit pas se comprendre uniquement sur le modèle du "oui" ou du "non".

Comment définissez-vous ce pouvoir qui s’exerce sur les femmes et qui semble se distinguer de la domination au sens classique ?

Il ne suffit pas, pour comprendre la domination, d’étudier seulement les actions de celui qui domine. Pour que la domination fonctionne, il faut aussi que les dominé.e.s ne résistent pas activement à cette domination. Quand on s’intéresse aux rapports sociaux entre les hommes et les femmes, on comprend que la soumission des femmes est la soumission à des hommes particuliers, mais aussi à l’ordre patriarcal de la société.

On peut se soumettre à l’homme avec qui on vit — quand bien même il ne nous le demande pas — par effet de l’ordre patriarcal. À ce niveau, il y a clairement un privilège de l’ordre masculin. Sans l’exercer concrètement, le pouvoir existe.

De nombreux hommes ne cherchent pas à dominer, mais la domination masculine est une structure sociale qui crée un certain nombre de normes. Ces normes font par exemple que les femmes se sentent toujours coupables. En réalité, ce n’est pas possible de tout conjuguer: être une mère idéale, avoir du succès au travail, être une bonne cuisinière et avoir un corps parfait. La soumission féminine est la tentative de se plier à un modèle qui est, en réalité, inatteignable.

Vous montrez que, paradoxalement, les femmes peuvent tirer un avantage à la soumission…

©Shutterstock

Pourquoi les femmes adoptent-elles ce comportement alors qu’elles pourraient être libres? Les femmes sont valorisées à partir du moment où elles se soumettent.

La femme qui joue le jeu de la soumission à 100% est vue comme une potiche. Mais si une femme joue le jeu de la féminité, elle est en quelque sorte validée socialement alors qu’elle est punie si elle y résiste. Les femmes font donc une espèce de calcul coût/bénéfice.

La valorisation des femmes dans l’entreprise est très représentative de ce phénomène. On voit que les femmes qui bossent ont intérêt à être gentilles. La docilité est très valorisée. À l’opposé, il y a les femmes universitaires où les femmes qui ont des postes à haute responsabilité: lorsqu’elles s’expriment comme un homme, elles sont considérées comme autoritaires.

On voit que les femmes qui bossent ont intérêt à être gentilles. La docilité est très valorisée. A l’opposé, il y a les femmes universitaires où les femmes qui ont des postes à haute responsabilité : lorsqu’elles s’expriment comme un homme, elles sont considérées comme autoritaires.
.
.

Ce qui est crucial, à mon avis, c’est de comprendre que jouer le jeu de la féminité, donc de la soumission, n’est pas simplement stratégique. Ça provoque également un vrai plaisir, le plaisir de se comporter "comme une femme devrait se comporter". Les femmes se soulagent en fait: "je suis bien dans les clous, je repasse les chemises de mon mari, etc."

Une étude de l’Université de Chicago a montré que lorsqu’une femme se met à gagner plus que son mari, elle a tendance à réaliser une quantité énorme de taches ménagère pour compenser, comme s’il s’agissait de dire à son mari: "regarde, même si je gagne plus que toi, je suis bien une femme, je fais ce que tu attends de moi et ce que la société attend de moi."

On a vu des manifestations menées par des femmes durant le mouvement des Gilets jaunes. Mais, de manière générale, les revendications féministes restent très minoritaires au sein de ce mouvement. Pour quelle raison?

©AFP

On a entendu dire que la preuve que ce mouvement politique était une réussite était que les hommes étaient progressivement rejoints par des femmes. Or, d’une part, les femmes sont là depuis le début, avec leurs frères, leurs enfants, leurs maris, et d’autre part, elles ne sont pas là en tant que femmes…

Il y a en effet peu de revendications féministes au sein des Gilets Jaunes — mais il pourrait y en avoir. Avant, beaucoup de femmes ne cotisaient pas ou peu, par exemple car elles travaillaient – souvent gratuitement – pour leur mari.

Par conséquent, elles sont en situation d’inégalité devant la retraite: les retraites féminines sont inférieures de 40% à celles des hommes. Ce problème n’est pas du tout mis en avant. Les Gilets jaunes restent avant tout un mouvement d’hommes blancs. Dans ce contexte, difficile de faire émerger de vraies revendications progressistes, notamment féministes.

Que pensez-vous du développement de ce qu’on appelle le "masculinisme"? Comprenez-vous que certains hommes puissent se sentir brimés et éprouvent le besoin de s’affirmer?

Auparavant, il y avait un ordre social qui les avantageait. On comprend bien qu’ils aient envie que ça continue… Les hommes perdent des privilèges. Ils n’ont plus le seul point de vue légitime. C’est cela qui donne naissance au terrorisme masculiniste que l’on a vu à l’œuvre lors du massacre de l’École polytechnique à Montréal en 1989, lors de la tuerie d’Isla Vista en 2014 ou encore lors de la tuerie de Toronto l’an dernier.

Même si les choses commencent à changer le problème est qu’il n’y a pas assez de débats au sujet de la masculinité. Par exemple, contrairement à ce que beaucoup de jeunes garçons que j’ai rencontrés dans des lycées cet automne peuvent penser, les féministes les plus radicales ne disent pas: "traitons les hommes comme ils nous traitent". Il y a un grand nombre de fake news au sujet du féminisme. Les féministes ne cherchent pas à nuire aux hommes, seulement à mettre un terme aux privilèges injustes dont ils bénéficient.

Qu’avez-vous pensé de la tribune signée par Catherine Deneuve et d’autres personnalités féminines, qui est venue en un certain sens contrebalancer le mouvement "Metoo"?

Catherine Deneuve ©AFP

C’était une espèce de signal bizarre envoyé aux hommes pour les rassurer. Comme s’il fallait leur dire: "ne vous inquiétez pas, on ne veut pas vous empêcher de mettre des mains aux fesses". En 70 ans, tant de choses ont changé: quand Beauvoir écrit Le Deuxième Sexe, les femmes viennent d’avoir le droit de vote, elles n’ont toujours pas le droit d’avoir de compte en banque ni de conduire sans autorisation de leur mari. Pour beaucoup d’hommes, le féminisme a détruit le monde ancien. Selon eux, ça fonctionnait mieux avant. Or, ça fonctionnait "bien" uniquement parce que les femmes n’avaient pas voix au chapitre…

On a parfois l’impression qu’aux États-Unis il existe une certaine radicalisation des problématiques féministes…

La réalité de la vie quotidienne américaine est différente de la nôtre: dans la rue, une femme peut marcher sans se faire harceler. Au travail, il y a moins de harcèlement. Bien sûr, on peut se faire braquer pour un portefeuille, mais on n’a pas, en tant que femme, cette impression de harcèlement continuel. En même temps, il n’y a pas de congé maternité, pas de crèches publiques, pas d’allocations familiales donc il reste beaucoup à faire.

En revanche, je suis stupéfaite par les fantasmes français – et belges apparemment! – sur le consentement. On entend dire qu’aux États-Unis il faudrait signer un contrat avant tout rapport sexuel. Pourtant, je ne connais personne qui utilise les applications de consentement ou qui signerait ces fameux contrats. Il y a beaucoup de fantasmes à ce niveau…

Un changement de perspective ne peut passer que par l’éducation?

Pour faire changer les choses, il faut remettre en cause les stéréotypes des genres à l’école, mais il faut aussi prendre des mesures contre le harcèlement de rue. Je suis également favorable à un changement de définition concernant le consentement légal. C’est sûr qu’il n’y aura jamais de policier dans les chambres et tant mieux. Mais les normes légales permettent de clarifier les choses: un rapport sexuel consenti n’est pas un rapport sexuel auquel on n’a pas dit non, mais auquel on a dit oui!

Enfin, je suis favorable à une extension du congé de paternité obligatoire. Un long congé paternité obligatoire est nécessaire pour instaurer des rapports plus égalitaires dans la famille et de mettre fin aux inégalités de genre dans le monde du travail.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect