Les gilets jaunes sont-ils un épiphénomène populiste?

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Le populisme plonge ces racines dans la peur viscérale que vivent les classes moyennes et inférieures. Sous-estimer le mécontentement de ces classes serait une grave erreur.

Par Olivier Hubert
Ingénieur de gestion et politologue

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux pullulent de commentaires moqueurs à l’égard des gilets jaunes. Ces manifestants français protesteraient contre la hausse des taxes environnementales sur le diesel. Le mouvement semble également prendre racine en Belgique où après le blocage de quelques raffineries, de nombreuses stations-service manquaient de carburant. Pourquoi une telle incompréhension, voire un tel mépris de la part des élites et de la classe moyenne supérieure à l’égard de ces gilets jaunes? S’agirait-il d’un combat d’arrière-garde de quelques gueux? Non, sous-estimer le mécontentement des classes moyennes inférieures serait une grave erreur.

Sous-estimer le mécontentement des classes moyennes inférieures serait une grave erreur.
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Le populisme menace la démocratie. Il faut s’interroger sur les causes de cette résurgence. Il s’agit d’une crise démocratique de l’Occident. Le Brexit, l’élection de Trump, la montée de l’extrême droite et des populistes en Europe sont l’expression d’un même mal: le déclassement social d’une partie de la classe moyenne et du monde ouvrier.

Peur viscérale

Le populisme plonge ces racines dans la peur viscérale que vivent les classes moyennes et inférieures.

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Le déni de cette situation et l’aveuglement des élites économiques et politiques sont atterrants. Les gueux qui se rendent au travail dans une voiture au diesel parce qu’ils habitent dans des territoires périphériques, où l’emploi est rare, n’entendent pas disparaître sans faire de bruit.

Les élites, qui se déplacent en voiture électrique pour sauver le climat et prennent l’avion comme on prend le bus, ne comprennent évidemment rien à cette détresse des gueux. Ces élites ne parviennent pas à comprendre que leur prospérité s’est construite aux dépens de monde ouvrier occidental et des armées d’esclaves des usines chinoises qui ont pris sa place.

Le terreau du populisme est bien le libre-échange et la politique de mondialisation.
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Le terreau du populisme est bien le libre-échange et la politique de mondialisation. En Europe, le monde ouvrier a subi de plein fouet l’élargissement de l’UE à l’Est en 2004 et l’arrivée progressive de centaines de milliers de travailleurs venus de l’Est. Le résultat a été un déclassement progressif pour beaucoup et le chômage de longue durée pour les autres. Pendant ce temps, les élites néolibérales ont mis en œuvre des politiques "d’activation des chômeurs". Le résultat a été que les chômeurs ont été sanctionnés et exclus du chômage par milliers dans de nombreux pays européens.

Ceux du bas de l’échelle sociale qui ont la chance d’avoir un travail doivent souvent se contenter de peu. Ceux qui auparavant travaillaient dans des usines avec de bonnes conditions de travail se retrouvent dans des emplois sous-payés et hyper-flexibles. Les "mini-jobs" et contrats "zero hours", c’est-à-dire sans protection sociale convenable, concernent des millions d’Européens.

Les néo-fascistes qui défilent en Allemagne sont des ouvriers sans emploi et sans avenir. La très faible adhésion populaire au projet européen ne devrait donc surprendre personne.

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Aux États-Unis, la situation est assez comparable. Bon nombre d’ouvriers bien payés se sont retrouvés au chômage à cause des traités de libre-échange successifs, notamment l’Alena faisant rentrer le Mexique dans la zone de libre-échange nord-américaine en 1992. Des millions d’ouvriers américains ont perdu leur emploi au profit d’ouvriers mexicains et ensuite chinois. Trump a bien compris qu’il pouvait gagner l’élection présidentielle en dénonçant les accords de libre-échange. Si rien ne change pour les déclassés, Trump pourrait encore remporter la prochaine élection présidentielle.

Crise de civilisation

Le déclassement vécu par le monde ouvrier est d’autant plus fort que la richesse est étalée partout. Les inégalités de revenus et de patrimoine n’ont jamais été aussi élevées depuis les années 1930. Dans les journaux et à la télévision s’étalent ad nauseam les vies de rois des élites mondialisées.

Nous devons reconnaître que nous traversons une crise de civilisation. Notre environnement est sérieusement dégradé par un mode de vie irresponsable. C’est le résultat d’un modèle économique pour lequel il est plus rentable de fabriquer des objets inutiles à l’autre bout du monde. Destruction de l’environnement et déchéance du monde ouvrier occidental sont les deux faces d’une même pièce.

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Des solutions simples existent pourtant. Pour adresser ces problèmes il faudra s’interroger sur la taille du gâteau économique et sa répartition. Bill Gates et Elon Musk proposent d’instaurer une taxe sur les robots et d’introduire une allocation universelle, car la robotique et l’informatique vont priver beaucoup de salariés d’un revenu, ce qui réduira davantage l’adhésion au modèle économique actuel.

Ce ne sont pas des gauchistes irresponsables qui formulent ces propositions, mais des capitaines d’industrie qui ont compris qu’il y avait un excès de production et une répartition inéquitable des richesses. Il n’est pas trop tard pour faire les bons choix de société.

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