carte blanche

Les grands obstacles des petits indépendants

Pierre-François Coppens

Si employés et ouvriers ont vu leur statut et leur protection sociale se renforcer ces dernières décennies, il est un monde qui est resté sous les radars des lois sociales: celui des petits indépendants.

Il y a quelques jours, ma kiné, 30 ans, me confiait, quelque peu désabusée: "La semaine passée, je suis partie en congé avec trois couples d’amis, tous salariés ou fonctionnaires. J’y ai découvert la notion de pécule de vacances. Je travaille comme indépendante depuis l’âge de 22 ans et je ne savais pas que cela existait. Moi, si je prends des congés, je dois les payer, et si je tombe malade, je ne suis évidemment pas payée. Je travaille 50 heures par semaine, et après mes lois sociales et mes impôts, il ne me reste presque plus rien." Tout est dit en ces quelques mots. Un tableau à la Zola? Non, pas du tout: une situation plus que classique.

Les élus sont pour la plupart totalement déconnectés de la réalité des entrepreneurs individuels.

Il semble qu’en Belgique deux mondes parallèles coexistent dans une indifférence généralisée. Il y a tout d’abord le monde des employés, des ouvriers, des fonctionnaires dont le législateur, au fil des années, n’a cessé de consolider le statut et de multiplier toutes formes de protection sociale (ce qui est évidemment une très bonne chose dont il y a lieu de se réjouir). Mais il y a aussi le monde des "petits indépendants" qui n’a droit à presque rien, même si l’on peut observer quelques avancées infimes et dérisoires ces dernières années (notamment en matière de soins de santé). Avec, en fin de parcours la certitude d’"empocher" une pension en moyenne égale à la moitié de celle des employés et au tiers de celle des fonctionnaires. Les statistiques sont là pour le prouver.

Bien trop de nos élus ignorent presque tout du quotidien terrible de ces femmes et ces hommes qui peuvent connaître des trous de trésorerie, des mois difficiles. Vivant de et dans la politique depuis trop longtemps, ils sont pour la plupart totalement déconnectés de la réalité des entrepreneurs individuels. Quant à certains fonctionnaires du fisc, assurés d’un traitement à vie, les voici qui s’acharnent à leur refuser la déduction de quelques frais réels prétendument exagérés. Surréaliste!

Majorité silencieuse

Bien sûr, il y a les indépendants qui ne respectent pas les règles du jeu fiscales et sociales, attitude parfaitement condamnable. Bien sûr, il y a ceux qui ont "réussi" et qui bien souvent sont "passés en société" pour échapper au massacre fiscal de la progressivité de l’impôt (qui, pour rappel, est la plus forte de la planète).

Mais à côté de ces cas, il y a cette cohorte de créateurs, d’artisans, d’agriculteurs, d’entrepreneurs, de restaurateurs, d’artistes, d’architectes, de professions libérales, qui vit à peine au-dessus du seuil de la pauvreté, piégée par l’IPP, et dont le seul tort est d’avoir fait de leur passion une profession. Une majorité silencieuse qui n’a pas le temps de se syndiquer, constamment le nez sur le guidon, et qui dès lors ne peut revendiquer quoi que ce soit. Les oubliés du système…

Dans un pays qui se targue d’assurer une protection sociale et un certain bien-être à tous ses citoyens, ne sommes-nous pas ici face à un vrai scandale démocratique? Comme on dit en langage informatique, n’y a-t-il pas un bug dans le programme? Il n’est que justice de s’indigner de temps à autre.

N’est-il pas temps de revoir les choses et de témoigner d’un peu plus de reconnaissance à l’égard de cette force vive de la nation qui n’a jamais compté ses heures?

Une des voies envisagées serait peut-être la création d’un statut fiscal (bien encadré) d’auto-entrepreneur, avec exonération fiscale des 15.000 premiers euros. Un coût budgétaire certes, mais qui se verrait en grande partie compensé par un effet retour évident, puisque la mesure vise à stimuler l’esprit d’initiative en Belgique et donc la création, à terme, de nouveaux emplois possibles.

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