chronique

Les mensonges de Draghi

Je crains que Draghi ne soit allé trop loin et que la normalisation de ses actions téméraires ne puisse se faire sans provoquer une crise majeure. Bonne chance, Madame Lagarde.

Cela fait des années que la Banque Centrale Européenne (BCE) utilise de faux arguments pour défendre sa politique téméraire. Hélas, la BCE est beaucoup plus grande qu’Enron, Dexia ou Lehman Brothers et elle est en réalité le plus grand fonds spéculatif au monde. Et en cas de nécessité, qui pourrait sauver une banque centrale?

Geert Noels

Économiste et fondateur d'Econopolis

Le mandat de président de la BCE de Mario Draghi arrive à échéance. Son règne s’est caractérisé par trois événements majeurs: la crise grecque (le soi-disant sauvetage de l’euro), le lancement du QE (Quantitative Easing ou assouplissement quantitatif, en d’autres termes le programme de rachat d’obligations de la BCE) et aujourd’hui une nouvelle baisse des taux (déjà négatifs) dans la zone euro.

En 2012, Draghi avait prononcé sa désormais célèbre phrase "Whatever it takes" pour sauver l’euro. Mais tant le sauvetage de la Grèce que celui de l’euro a détourné notre attention du véritable problème. Le président américain George Bush et le premier ministre britannique Tony Blair avaient utilisé les "armes de destruction massive" comme motif fallacieux pour justifier l’invasion de l’Irak. Le sauvetage de la Grèce ou de l’euro relevait de la même logique et ne fut rien de plus qu’un prétexte.

©REUTERS

L’enjeu réel consistait surtout à sauver les banques systémiques françaises, italiennes et allemandes. L’assouplissement quantitatif fut défendu avec un faux argument, à savoir la menace de déflation, alors que le véritable problème se situait au niveau de l’endettement de plusieurs pays: des pays du sud de l’Europe, mais aussi de la France. Oui, la déflation est un énorme problème pour les pays fortement endettés. Mais si rouler en état d’ébriété est problématique, on ne s’en prend pas à l’usage de la voiture, mais à la consommation excessive d’alcool.

La faiblesse de inflation comme prétexte

Oui, la déflation est un énorme problème pour les pays fortement endettés. Mais si rouler en état d’ébriété est problématique, on ne s’en prend pas à l’usage de la voiture, mais à la consommation excessive d’alcool.
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Nous en sommes aujourd’hui au troisième acte important de Draghi: une nouvelle baisse des taux – déjà négatifs – dans la zone euro, avec la faiblesse de l’inflation comme argument pour justifier cette politique dangereuse. L’inflation se trouve pourtant dans la zone cible de la BCE, c’est-à-dire entre 1 et 2%, avec quelques exceptions comme les Pays-Bas (3%) et l’Italie (+/- 0,5%). Malgré tout, Draghi utilise ce prétexte pour lancer des opérations spectaculaires et risquées. Soit on croit que l’inflation actuelle est véritablement un problème exceptionnel, soit on pense que c’est un prétexte, comme ce fut le cas lors des événements précédents.

Pour la première fois, les mesures agressives prônées par Draghi ont rencontré une forte résistance. Trois membres clés de la BCE ont voté pour et trois contre. Draghi disposait certes d’une vaste majorité de défenseurs dans le cercle plus large des banquiers centraux, mais parmi les opposants, aux côtés des Allemands et des Néerlandais (dont la réaction était prévisible), se trouvaient également les Français. L’ensemble des opposants représente plus de 50% de l’économie européenne, une situation que Draghi n’aurait jamais dû ignorer. Après la réunion, le Néerlandais Klaas Knot a écrit une lettre ouverte pour exprimer son mécontentement, et la représentante de l’Allemagne au sein de la BCE, Sabine Lautenschläger, a donné sa démission. C’est un peu comme si plusieurs administrateurs de Fortis avaient jeté le gant en 2007 au moment de l’acquisition d’ABN-Amro: trop risqué, absence de bonne gouvernance, décision quasi imposée.

Otage des marchés

Draghi s’est défendu en indiquant "que les marchés attendaient qu’il lance son programme de rachat, et que dans le cas contraire, leur réaction serait négative", ce qui démontre que la BCE joue trop le jeu des marchés financiers. Draghi fixe d’abord lui-même les attentes et souhaite ensuite les dépasser. Dans ce cas, il s’est fait lui-même l’otage des marchés. Le banquier central américain Alan Greenspan a suivi la même stratégie au cours de la période 1987-2000, ce qui a provoqué l’éclatement de la bulle des "dotcoms". Il semble que nous n’ayons tiré aucune leçon du passé!

La crise de 2008 a touché les banques. La prochaine crise touchera les banques centrales.
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La crise de 2008 a touché les banques. La prochaine crise touchera les banques centrales. La BCE compte encore de nombreux défenseurs, qui soulignent qu’elle ne fixe que les taux à court terme. Mais comment peut-on prétendre que la BCE n’a aucun impact sur les taux à long terme alors qu’elle a racheté 90% des dettes émises pendant la période d’assouplissement quantitatif? La BCE détient 80% des obligations souveraines à taux négatif.

Malgré tout, certains experts et la BCE publient des études qui prétendent que la banque centrale n’influence "pas tellement" les taux. Ils se réfèrent aux taux négatifs en Suisse et oublient que la banque centrale suisse est devenue un gigantesque fonds spéculatif ayant acheté des actifs d’une valeur supérieure à 100% du PIB du pays.

Deux autres arguments sont également utilisés pour réfuter la thèse que la stratégie de la BCE est dommageable. Tout d’abord, on présente un euro faible comme étant un magnifique cadeau pour l’économie allemande, alors que c’est plutôt un cadeau empoisonné. L’économie allemande ne s’est pas construite sur une devise faible. Tout comme l’économie suisse, elle est basée sur la qualité, la compétitivité et l’innovation. Une devise qui se renforce chaque année a toujours été la conséquence et un facteur de motivation pour maintenir ce cercle vertueux. Une devise faible ne représente qu’un avantage à court terme, et freine le dynamisme de l’économie.

Ensuite, ces experts mettent en avant les avantages la réduction de la charge de la dette pour les pouvoirs publics. Ou ses variantes, comme aux Pays-Bas dont la dette souveraine est basse, mais où la dette des ménages est astronomique et également financée à taux bas. Tout comme une devise faible, c’est un avantage à court terme, mais ce n’est qu’un mirage, car les taux bas poussent les ménages et les gouvernements à s’endetter davantage.

Dans les deux cas, cette stratégie est donc contre-productive et affaiblit structurellement l’économie à long terme.

Certains économistes défendent la BCE en pointant la "trappe à liquidité". En d’autres termes, les citoyens épargnent de plus en plus, et les surplus de liquidités ne se retrouvent pas dans l’économie car ils restent parqués sur des comptes d’épargne. Si nous sommes aujourd’hui confrontés à ce phénomène, nous le devons à la BCE. Aujourd’hui, ceux qui épargnent pour leur pension n’ont pas le choix et ne peuvent consommer plus, car ils doivent compenser l’absence de revenus d’intérêts en épargnant davantage. Dans un quotidien grand public, on prétend même que les Néerlandais seraient devenus "trop durables", et devraient jeter davantage leurs produits démodés et consommer. Faut-il vraiment en arriver à de telles aberrations?

Bêtise

©AFP

Les économistes qui défendent aujourd’hui la BCE ont une foi inébranlable dans le caractère "canonique" de leur propre domaine de recherche. Ils croient peut-être que l’économie est une science. Quod non. Et si la méthode ne marche pas, ce n’est pas parce que leurs modèles ne fonctionnent pas, mais parce qu’on n’a pas suffisamment arrosé les marchés de liquidités. Peut-être que Christine Lagarde, qui succédera à Draghi, proposera bientôt aussi de racheter des actions massivement. Ou elle nous tâchera de nous convaincre que faire tourner la planche à billets permettra de résoudre le problème climatique. Là aussi, les scientifiques ne manqueront pas de lui apporter leur soutien intellectuel. La sottise ne s’arrêtera pas tant que nous ne serons pas au pied du mur.

La crise de 2008 a touché les banques. La prochaine crise sera une crise des banques centrales. Les récentes déclarations de Knot et de Lautenschläger témoignent de leur inquiétude. Ils se distancient ouvertement d’une stratégie qui s’écarte de plus en plus de ses objectifs. Je crains que Draghi ne soit allé trop loin et que la normalisation de ses actions téméraires ne puisse se faire sans provoquer une crise majeure. Bonne chance, Madame Lagarde.

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