carte blanche

Les muses chinoises de Facebook

La commission des finances du Sénat américain a écrit, le 2 juillet dernier, un courrier suppliant Facebook d’un moratoire sur le Libra. Au-delà de la démarche, hallucinante, de la part d’un État, il y a la crainte bien réelle que le Libra soit un réel tsunami. Le Sénat craint que Facebook ne maîtrise pas mieux le Libra que ses données (Cambridge Analytica) ou son réseau (lors des dernières élections US).

Il y a dans le Libra de Facebook une inspiration chinoise, avec AliPay et Wechat Pay, qui ont déjà tout ravagé en Chine! Alipay et Wechat pay ont été développés, par hasard, en Chine, par des sociétés qui ont bien dû s’y mettre. Alipay fut mis en place par Alibaba pour la bonne exécution des paiements en ligne sur ses plateformes d’e-commerce (aujourd’hui d’une taille équivalent à celles d’Amazon, rappelons-le). Alipay, c’était d’abord un service de tiers de confiance entre acheteur et vendeur, qui ne se connaissent pas, sur Alibaba.

Le faible montant des transactions à ses débuts n’avait pas de quoi attirer les banques pour fournir un tel service qu’Alibaba a dû prendre sur lui. Avec lui, c’était la garantie d’une transaction exécutée jusqu’au bout entre vendeur et acheteur. Alipay a été créé en 2004.

Transition vers l’e-commerce

À la différence de l’Europe, Alipay a pu compter sur un marché chinois quasi inexistant des cartes de crédit: il ne pouvait donc proposer les cartes de crédit comme moyen de paiement sur son site. Cela s’est avéré un grand avantage puisque la Chine a fait ainsi l’économie du passage par les cartes de crédit dans sa transition vers l’e-commerce.

Le sénateur Orrin Hatch, l’un des contempteurs de Facebook, à l’heure où le Sénat américain supplie Facebook de faire un moratoire sur le Libra. ©REUTERS

WeChat pay est entré dans le marché plus tard, en 2014, lors du Nouvel an chinois où il est de tradition de s’offrir du cash. Son service visait précisément à proposer des paiements de personne à personne. De 16 millions de transactions entre particuliers à peine en 2014, Wechat Pay est passé à 46 milliards en trois ans à peine. Une disruption d’une telle ampleur en si peu d’années est donc possible: il faut dire qu’Alibaba a 1 milliard d’usagers en ligne et par mobile. C’est la plus grande plateforme d’e-commerce et de shopping en ligne de Chine.

Wechat Pay a, lui, 900 millions d’utilisateurs: c’est le plus grand réseau social et de messagerie, combinés de surcroît, en Chine, exactement ce que Facebook (qui a deux fois plus d’utilisateurs), voudrait faire entre son réseau social, historique et toutes ses messageries qu’il aimerait y intégrer (Facebook, Whatsapp, Instagram).

" De 16 millions de transactions entre particuliers à peine en 2014, Wechat Pay est passé à 46 milliards en trois ans à peine."

Une fois établis comme moyens de paiement, il ne restait plus à ces deux plateformes de s’étendre partout où il y avait un trou à combler. Ils eurent l’idée de proposer des paiements en magasin même et ont popularisé les QR codes comme moyens de s’échanger de l’argent dans le monde réel. Là est la différence avec Paypal (auquel on compare le Libra). Chaque utilisateur, vendeur ou acheteur, consommateur ou magasin a un QR code unique. Pour payer, le client scanne le QR code du vendeur avec son smartphone, entre le montant et le tour est joué. Le vendeur peut aussi introduire le montant dû et scanner le QR de l’acheteur et le tour est aussi joué: le montant passe d’un porte-monnaie électronique à l’autre.

Cerise sur le gâteau: toutes les transactions, pour autant qu’elles restent sur Alipay ou WeChat Pay sont gratuites: pas de frais de transaction, pas de location d’un terminal à carte dans le magasin. En fait, ce n’est que si l’argent doit transiter vers le système bancaire traditionnel que cela coûte, un bon incitant à rester entre soi qui n’est sûrement pas passé inaperçu chez Facebook.

1 milliard
Alibaba
Alibaba a 1 milliard d’usagers en ligne et par mobile.

 

Et justement, pour inciter leurs utilisateurs à ne jamais ressortir l’argent vers le système bancaire traditionnel, une fois entré dans leurs plateformes, Alipay et WeChat Pay ont diversifié et augmenté les types d’achat réalisable depuis chez eux, en multipliant les partenariats de toutes sortes avec les compagnies de taxi, pour du covoiturage, pour payer l’eau, le gaz, l’électricité et même les moyens de transports publics. On est récompensé avec du cashback si on utilise les entreprises qui ont passé un tel partenariat pour les moyens de paiement des deux plateformes. Libra avec ses partenaires de Colibra ne vise pas autre chose: les utilisateurs auront un porte-monnaie en Libra et ne verront aucune raison de transférer son contenu sur leur compte en banque. Tôt ou tard, ce qui s’y trouve sera dépensé, se diront-ils. Il y aura un tel choix pour cela.

Super apps

Alipay et WeChat sont devenus, depuis, des super apps: en 2017, WeChat avait 40 fonctions et Alipay Pay 90 fonctionnalités qui en font un compagnon de vie impressionnant: prise de rendez-vous médical, suivi des performances sportives, coach, jeux, frais de scolarité. Pour mesurer leur caractère à tout faire, il suffit de comparer avec le nombre de systèmes qu’on doit utiliser chez nous pour tout cela, cash, carte mobib, carte de crédit, de débit, chèques repas, eco-chèques, téléphoner pour prendre RV email,….

"Si en 2010, la Chine était encore une société basée sur le cash, avec 61% des transactions de cette nature, dès 2017, elles se réduisaient déjà à 30%."

Et bien sûr, ces compagnons de vie génèrent un volume de données astronomique que les deux plateformes, Alibaba et WeChat, peuvent aisément monétiser pour des pubs ciblées ou des services annexes. Alibaba a même pu développer sur cette base un système de notation de crédit (credit scoring) forcément infaillible. Si en 2010, la Chine était encore une société basée sur le cash, avec 61% des transactions de cette nature, dès 2017, elles se réduisaient déjà à 30% et cela a continué.

Alipay et Wechat Pay sont déjà en Europe: Amazon y est aussi avec Amazon Pay et Facebook arrive avec Libra. Même avec les restrictions du GDPR ou avec l’habitude d’utiliser des cartes de crédit et de débit, qui font obstacle, par tradition, à des tout nouveaux moyens de paiement, on ne peut d’empêcher de penser qu’ils seront vite vaincus quand on voit comment, en quelques années, les acteurs chinois, dont s’inspire clairement Facebook, ont pu tout changer.

Avec du flair, les banques ont leur mobile app qui se transforment tout doucement aussi en bien plus qu’un app bancaire. Leur ergonomie, leur performance sont à la hauteur, la confiance en les banques l’est aussi: il faut désormais les alimenter en contenu non bancaire de manière exponentielle. Les banques doivent jouer sur la protection de nos données pour damer le pion à Alibaba et Facebook.

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