carte blanche

Les plumes perdues des Universités francophones

Victor Ginsburgh

Les universités francophones ont besoin de moyens, et en ont peu. Elles ont aussi besoin d’autonomie, et en ont peu aussi. Mais elles ne peuvent pas jeter aux orties les classements qui reflètent ces deux défauts, comme ceux qui proviennent des poussées internes vers la désexcellence.

Par Victor Ginsburgh
ULB - UCL

Dans un article paru sur son site, L’Echo du 7 juin nous livre le classement 2019 du QS World University ranking. Et, ajoute L’Echo, " c’est la déconfiture pour les universités belges " qui ont toutes perdu des plumes, comme le montre le petit tableau qui suit, et qui est repris de L’Echo.

Ceci dit, il faudrait être un très brillant économètre pour déceler, sur base de huit observations, où est la cause et où est l’effet. Je ne peux donc pas inventer ce sens mais simplement suggérer qu’il y a au moins une trace de corrélation : le gouvernement flamand soutient ses universités (KUL, Gent, VUB , Antwerp) et elles le lui rendent bien, ou vice-versa, peu importe, mais ça marche. Ce qui n’est pas le cas du côté francophone (UCL, ULB, Liège, Mons).

On s'en fout du ranking?

On a beau me raconter que ces classements ne valent pas tripette, qu’il faut les relativiser, que leur méthodologie est contestée, que, comme l’explique le Recteur de Liège " ces rankings reflètent une culture très anglo-saxonne [dont le mot ranking qu’il utilise lui-même], nous préférons accorder plus d’importance à l’implication sociétale de l’université, et cela ne se mesure pas " et d’ailleurs, l’argent mis à la disposition des universités " n’est pas notre philosophie ". Ou que le ranking ne mesure pas l’excellence d’un professeur devant 200 étudiants, ni son incapacité de faire passer un message devant une classe de trois étudiants. Ou que les données sont manipulées parce que certaines universités sont trop obnubilées le rankings. Ou encore que, de toute façon, on s’en fout des rankings, parce que ce sont surtout les étudiants étrangers qui les regardent.

©Photo News

Il y a sans doute un petit brin de vrai dans tout cela, mais les classements sont utiles, comme le sont d’ailleurs les classements des individus. Au moins, mon rang me raconte où je me situe. Pas sûr que je pourrai y changer grand-chose, mais au moins je suis prévenu et dois faire des choix. Verser dans la désexcellence est loin d’être ma tasse de thé et je ne peux pas l’accepter quand elle sévit dans certains cercles de nos universités.

Essayons donc de passer à des raisons plus sérieuses que celles qui sont répercutées par l’article de L’Echo et regardons d’un peu plus près ce qui se passe dans les huit universités dites " complètes " qui enseignent et font de la recherche plus ou moins dans toutes les disciplines. Huit universités (quatre qui enseignent en néerlandais, et quatre en français) sont reprises dans le classement, et il faut constater que parmi les cinq premières, qui ont reculé dans le classement mais pas trop, il y en a quatre qui sont néerlandophones et doivent se débrouiller avec le Ministre du régime néerlandophone.

J’ai, il y a longtemps, assisté à bien des choix malheureux d’enseignants alors qu’il y avait d’excellents candidats et ne suis pas sûr que les choses ont changé suffisamment.
Victor Ginsburgh
ULB - UCL

Manifestement, elles se débrouillent très bien, et sont soutenues par leur gouvernement, ou, plus exactement m’a-t-on dit, elles " contrôlent " leur gouvernement. La cinquième université qui fait partie de ce groupe, est l’UCL, université francophone, qui dépend des autorités de la région Wallonie-Bruxelles, comme les trois autres : ULB, U.Liège et U.Mons. Ces dernières sont non seulement en queue du peloton, mais elles sont aussi celles qui perdent les plus de places dans le classement entre 2018 et 2019. Plus extraordinaire encore, deux universités relativement petites, la VUB et Univ. Antwerpen, toutes deux néerlandophones sont classées avant l’ULB, Liège et Mons.

Une partie de la responsabilité de ce qui se passe est sans doute interne. J’ai, il y a longtemps, assisté à bien des choix malheureux d’enseignants alors qu’il y avait d’excellents candidats et ne suis pas sûr que les choses ont changé suffisamment. Mais il n’y a pas que les universités elles-mêmes qui sont fautives.

Gestion désorganisée, tatillonne et centralisée

L’autre difficulté me semble dûe à la gestion invraisemblablement désorganisée, tatillonne et centralisée des autorités francophones de tutelle depuis des années, de leur invocation du Processus de Bologne et de leur invention de contraintes supplémentaires à celles de Bologne. Elles n’ont de cesse que de changer d’avis, d’essayer de garder la main haute sur les politiques scientifiques et sur les nouveaux cycles d’enseignement dont les universités aimeraient se doter.

Ce n’est pas ainsi que les universités francophones pourront se développer. Elles ont besoin de moyens, et en ont peu. Elles ont aussi besoin d’autonomie, et en ont peu aussi. Mais elles ne peuvent pas jeter aux orties les classements qui reflètent ces deux défauts, comme ceux qui proviennent des poussées internes vers la désexcellence.

(1) Nathalie Bamps, Nos unifs perdent des plumes. On s’inquiète ?, L’Echo, 6 juin 2018.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content