Les travailleurs sont aussi des investisseurs

Leur mobilisation actuelle le montre bien, les caissières ont, elles aussi, une conscience professionnelle et une fonction d’utilité publique. ©AFP

On redécouvre, aujourd’hui, toute la valeur d’usage, et pas seulement la valeur d’échange, des biens et services produits par le monde du travail. On redécouvre la contribution des travailleurs réduits, jusqu’à hier, à un simple coût ou à une variable d’ajustement financière, que ce soit dans les stratégies de compétitivité des grandes entreprises, dans les calculs de rendement d’investissement des actionnaires, ou dans les politiques d’austérité budgétaire des gouvernements.

Ils sont célébrés, remerciés, mis en avant et en valeur, partout et par tous aujourd’hui, et ils le méritent: les travailleurs des secteurs professionnels essentiels – ou jugés tels – au maintien du fonctionnement de base d’une société attaquée au cœur de sa santé publique, de son mode de vie, de son économie… À commencer par le personnel soignant, bien entendu. Mais il y a aussi tous les autres que l’on voit (ou pas) en première ligne de l’économie privée, comme de l’économie publique et non marchande ou sociale.

Marc Sinnaeve

Chargé de cours à l’IHECS

Les uns sont investis dans la production privée de biens vitaux ou stratégiques. Ils sont ces travailleurs et ces travailleuses des classes populaires ou des classes moyennes inférieures invisibles qui font tenir nos vies, note fort justement l’historienne Clyde Plumauzille. Ils font partie de "ceux qui n’ont pas le choix des conditions de leur travail et subissent la contrainte des politiques économiques néolibérales" [1].

D’autres permettent que le tissu social, démaillé, effiloché, troué et déjà tendu à l’extrême ne craque pas: ce sont les "pompiers" du non-marchand ou de l’associatif, en prise avec les populations fragilisées, marginalisées, épinglées comme déviantes souvent. Les derniers, habitués depuis des lustres au "public bashing", sont les producteurs d’États des conditions collectives de la production de la richesse par les premiers: conditions que l’économie marchande privée, en raison de sa nature d’activité singulière et concurrente, en raison aussi de son objectif prioritaire de rentabilité n’aura jamais les moyens de créer.   

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On semble redécouvrir, aujourd’hui, dans l’absence ou en creux, toute la valeur d’usage, et pas seulement la valeur d’échange, des biens et services produits par le monde du travail. On redécouvre son apport indispensable au bon fonctionnement de l’économie, à l’organisation "fluide" de la société. On redécouvre, au sens plein du terme, la contribution des travailleurs réduits, jusqu’à hier, à un simple coût ou à une variable d’ajustement financière, que ce soit dans les stratégies de compétitivité des grandes entreprises, dans les calculs de rendement d’investissement des actionnaires, ou dans les politiques d’austérité budgétaire des gouvernements.

"La roue tourne"

"Pour une fois, la roue tourne. Ils ont besoin de nous pour manger. C’est con hein, mais un merci et un bravo, c’est la première fois et ça fait du bien", raconte Déborath, 38 ans, "hôtesse de caisse" dans un hypermarché du Var, en France [2].

"La crise révèle ainsi à quel point nombre de travailleurs portent la mission qui est la leur au-delà des nouvelles contraintes, au-delà des risques auxquels ils sont exposés, au-delà des spécifications contractuelles."
Marc Sinnaeve
Chargé de cours à l’IHECS

C’est au péril de leur vie qu’ils continuent aujourd’hui, souvent au bord de l’épuisement, astreints à des horaires étendus et plus flexibles, de scanner les articles (jusqu’à 3.000 par l’heure, selon les objectifs imposés), de livrer à domicile l’indispensable comme le plus futile, de prendre soin des enfants et des aînés, de nettoyer rues et bâtiments, de nourrir la population… Mais sans la reconnaissance salariale qui devrait aller avec. En dépit des primes exceptionnelles distribuées ici ou là. Notamment parce qu’on ne leur reconnaît souvent aucune expertise: "Les hôtesses de caisse, on passe pour des nulles. Mais s’il fallait que les clients prennent notre place, ils ne tiendraient pas cinq minutes."

Or, leur mobilisation actuelle le montre bien, les caissières ont, elles aussi, une conscience professionnelle et une fonction d’utilité publique: "On est là en temps de crise. On assure un service public. On ne flanche pas."

Ces travailleurs qui "prennent sur eux"

Il ne s’agit pas pour autant d’en faire des héros ou des héroïnes d’un temps ou d’une tragédie. À l’instar des pompiers new-yorkais du 11 septembre 2001, eux aussi tellement applaudis… mais dont les conditions de travail sont vite retombées dans l’indifférence générale. Il convient au contraire, avec le sociologue du travail Jean-Pierre Le Goff, de se méfier de la psychologisation, de la victimisation comme de la moralisation des rapports au travail et des rapports sociaux qui en procèdent.

Il n’y aurait rien, aucune richesse produite, sans l’investissement des travailleurs.

L’organisation du travail, telle qu’elle prévaut aujourd’hui, en configuration d’urgence, et telle qu’elle se profile, au" futur antérieur", dans les appels empressés à reprendre le travail au plus vite (avec, en perspective, la "nécessité" de davantage de flexibilité, de restrictions de congé, d’allongement du temps de travail…), ne fait que tendre un miroir à peine teinté de l’ordre habituel, structurel du rapport salarial.

La crise révèle ainsi à quel point nombre de travailleurs portent la mission qui est la leur au-delà des nouvelles contraintes, au-delà des risques auxquels ils sont exposés, au-delà des spécifications contractuelles. "Ils prennent sur eux", comme on dit. Pour leurs clients ou pour leurs patients. Mais aussi, ne l’oublions pas, au service, souvent, des résultats trimestriels de l’entreprise, de l’employeur et, le cas échéant, des actionnaires…

Un monde en soi

Le travail apparaît de la sorte comme un monde en soi [3], comme un lieu d’investissement. Et non comme une simple force ou une ressource (fut-elle humaine). En vertu de cette logique, pointe opportunément une autre sociologue, Isabelle Ferreras pour qui le capital n’est pas ou n’est plus à considérer comme le seul investisseur, ni comme le seul à s’investir (par opposition au travail qui serait, lui, toujours disponible, à l’instar des infrastructures et de la nature). Cela démontre, a fortiori dans des situations comme celle que nous vivons, qu’il n’y aurait rien, aucune richesse produite, sans l’investissement des travailleurs: sans ce qu’ils parviennent à mettre en place à la fois en marge et au travers de ce qu’ont conçu les cadres ou de ce que prévoient les feuilles de route à respecter.

Autrement dit, les logiciels des managers ne seraient rien sans la créativité de terrain des logisticiens. "Logiciel contre logistique, voilà la nouvelle fracture que cette crise éclaire d’un jour très franc, note à cet égard le philosophe de l’IHECS Pascal Chabot dans son journal quotidien. Les logisticiens travaillant à flux tendus connaissent leur revanche en termes d’utilité, eux qui passaient parfois pour des habitants de second ordre du village global." [4]

Si on ne veut pas oublier la promesse du "Plus rien ne sera jamais pareil" au terme de cette crise,  le temps de considérer une rémunération, mais aussi, à terme, un partage des droits, plus équitable entre tous les investisseurs et tous les investis semble venu. À ce sujet, on rappellera que le verbe "investir", avant d’indiquer le déploiement d’une énergie ou un placement, signifiait justement "revêtir d’un droit, d’une autorité, d’un pouvoir".

[1] "Aux travailleurs invisibles l’humanité reconnaissante", Libération, 25 mars 2020.

[2] "Coronavirus: dans toute la France, les caissières en première ligne", Le Monde, 23 mars 2020.

[3] Jean Blairon, "Le travail comme" monde "face à la désubjectivation", Intermag.be, RTA ASBL, octobre 2014, URL: https://www.intermag.be/images/stories/pdf/201410.pdf

[4] "Jour 8: Le coronavirus montre qu’il y a de plus en plus deux humanités", lalibre.be, publié le 25 mars 2020, mis à jour le 26 mars 2020. URL: https://www.lalibre.be/debats/opinions/le-coronavirus-montre-qu-il-y-a-de-plus-en-plus-deux-humanites-5e7b8b9d7b50a6162bbd44e3

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