Lettre ouverte aux dirigeants de Johnson & Johnson

Dans un laboratoire de Janssen Pharmaceutica ©Dominic Verhulst

MSF demande aux dirigeants de l’entreprise pharmaceutique Johnson & Johnson (laboratoire Janssen en Belgique) de baisser le prix d’un médicament contre la tuberculose à 1 dollar par jour. Chaque année à travers le monde près de l’équivalent de la population belge contracte la tuberculose. 1.7 million en meurt, soit la population de la région bruxelloise.

Il y a quelques années, les équipes de Janssen pharmaceutica (société de Johnson & Johnson) ont fait une découverte remarquable : la bédaquiline, un médicament qui permet de vaincre les formes de tuberculose résistantes aux traitements existants.

Collectif de signataires

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Chaque année à travers le monde près de l’équivalent de la population belge contracte la tuberculose. 1,7 million en meurt – soit la population de la région bruxelloise. Mais alors même qu’il s’agit déjà de la maladie infectieuse la plus meurtrière au monde, nous, médecins, étions de plus en plus démunis face à elle à cause de l’augmentation des cas de tuberculose résistante. Nous qui connaissons la dangerosité de la tuberculose ne pouvions que frissonner à la perspective d’un monde où l’on ne pourrait plus soigner cette maladie qui s’attrape par le simple fait de respirer. Votre découverte – la première innovation en un demi-siècle pour la tuberculose – était donc une énorme bouffée d’espoir.

Avant cela, les seuls traitements disponibles contre la tuberculose résistante étaient un calvaire pour nos patients. Des injections tous les jours, si douloureuses que, parfois, le patient ne pouvait plus marcher. Des médicaments si toxiques que certains pouvaient perdre l’ouïe ou même développer des troubles psychiatriques. Un calvaire… Mais la moitié des patients atteints de tuberculose résistante mouraient quand même.

Nous vous demandons aujourd’hui de le baisser à un dollar par jour et par personne, partout dans le monde.
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La bédaquiline présente de tels avantages thérapeutiques qu’il peut tout changer et surtout, guérir des patients avec moins d’effets secondaires. Depuis que l'Organisation Mondiale de la Santé a recommandé son utilisation il y a un an - essentielle dans le traitement de la tuberculose multirésistante - moins de 12 000 personnes ont été soignées à la bédaquiline. Un chiffre maigre quand on estime que 104.000 personnes, soit quatre personnes sur cinq atteintes de tuberculose résistante, devraient être soignées avec ce médicament chaque année. Les raisons sont nombreuses, mais la plus importante de toutes, c’est le prix que vous exigez. Celui-ci varie selon vos marchés : 25.000 euros pour un traitement de six mois en Belgique ; 365 euros en Afrique du Sud. Dans le monde entier, y compris en Belgique, le prix de la bédaquiline a un impact budgétaire significatif. Nous vous demandons aujourd’hui de le baisser à un dollar par jour et par personne, partout dans le monde.

Une maladie de la pauvreté

Vous nous répondez que vous avez déjà fait des efforts et que les plus nécessiteux peuvent l’avoir à 2 dollars par jour. Mais aujourd’hui, si la tuberculose ne frappe plus les populations de l’Europe de l’Ouest comme jusqu’au début du 20ème siècle, elle est devenue la grande faucheuse dans les favelas de Rio, les bidonvilles de Mumbai et les townships de Johannesburg. Là où on a le plus de chance de rencontrer la moitié de l’humanité qui vit avec moins de 2,5 dollars par jour. Même en Belgique, la tuberculose reste aujourd’hui une maladie de la pauvreté et vous le saviez bien lorsque vous avez pris l’initiative louable de dédier une partie de vos ressources à en rechercher une cure, oh combien nécessaire. Votre motivation alors était certainement la recherche du bien commun, pas celle du profit.

De plus,la bédaquiline seule ne peut pas vaincre le bacille. Elle doit être administrée en association avec d’autres médicaments qui, eux aussi, ont un coût. Johnson & Johnson, compagnie multinationale au chiffre d’affaire de plus de 80 milliards de dollars, ne fut pas non plus seule à investir pour développer la bédaquiline. Institutions publiques et philanthropiques ont elles aussi mis à disposition leurs ressources humaines et financières pour s’assurer que ce progrès tellement nécessaire serait un jour disponible pour les patients : organisation de coûteux essais cliniques et recherche opérationnelle pour démontrer comment utiliser la bédaquiline au mieux avec les autres médicaments existants afin de guérir des patients dans la réalité des favelas, des bidonvilles et des townships. MSF et l’Action Damien, notamment, ont investi dans des études et essais cliniques en partie grâce à la générosité de leurs donateurs. De plus, Johnson & Johnson a bénéficié de crédit d’impôt et d’autres incitations financières pour le développement de ce médicament.

Aujourd’hui, Johnson & Johnson décide seule à combien elle vendra son médicament, et à, qui. Est-ce juste ?
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Cependant, aujourd’hui, Johnson & Johnson décide seule à combien elle vendra son médicament, et à, qui. Est-ce juste ?

Nous vous demandons d’en baisser le prix via cette lettre ouverte car nous n’avons pas d’autre voix que celle de l’opinion publique pour vous convaincre d’agir pour le bien public. Nous comprenons que Johnson & Johnson n’est pas dans le business de la charité, et ce n’est pas ce que l’on vous demande. Des chercheurs ont récemment estimé que la bédaquiline pourrait commencer à générer des profits si elle était vendue à seulement 0,25 dollar par jour pour le traitement d’au moins 100.000 patients par an. Nous vous demandons de la rendre accessible pour quatre fois ce prix. Plutôt que de rationner l’accès à la bédaquiline en maintenant un prix trop élevé pour la plupart des malades, ne serait-il pas mieux de le vendre moins cher à tous ceux qui en auront besoin – des millions de personnes dans les années à venir ?

On dit que les grandes marques aujourd’hui veulent se montrer citoyennes responsables. Montrez-nous la voie.

Signataires

- Dr. Els Torreele, Directeur de la Campagne d’Accès aux Médicaments chez MSF

- Dr. Xavier de Béthune, Directeur Santé de Médecins du Monde Belgique

- Patrick Suykerbuk, Directeur des projets de l’Action Damien

- Le Conseil d’Administration de TB Europe Coalition

- Dr. Vinciane Sizaire, Directeur Fonds des Affections Respiratoires - FARES

- Dr Wouter Arrazola de Oñate, directeur médical de l'Association belge du poumon et de la tuberculose BELTA et de l'Association flamande pour la santé respiratoire et le contrôle de la tuberculose,

- Dr Steven Callens, responsable clinique des maladies internes et infectieuses à l’hôpital universitaire de Gand, UGent - membre du groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Dr Peter Bomans, responsable de la pneumologie à l’hôpital du réseau d'Anvers - membre du groupe d'experts nationaux BELR-TB

- Dr Christine Payen, infectiologue et chef de la clinique Unité Gustave Derscheid (patients tuberculeux de longue durée), Centre médical universitaire Saint-Pierre à Bruxelles - membre du Groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Dr Inge Muylle, pneumologue et experte en tuberculose, centre médical universitaire Saint-Pierre à Bruxelles - membre du Groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Professeure Erika Vlieghe, responsable de la division des maladies infectieuses et internes, médecine tropicale, Hôpital Universitaire d'Anvers, UA

- Dr Natalie Lorent, pneumologue, aux cliniques universitaires de Louvain, KUL - membre du groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Dr. Lut Lynen, chef du département des sciences cliniques, Institut de médecine tropicale d'Anvers - membre du groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Vanessa Mathys, responsable du laboratoire national de référence de la tuberculose, Sciensano - membre du groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Dr Emmanuel André, microbiologiste et médecine de laboratoire, cliniques universitaires de Louvain, KUL - membre du Groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Dr Eva Van Braeckel, responsable des maladies respiratoires cliniques, infections respiratoires, hôpital universitaire de Gand, UGent - membre du groupe national d'experts sur la TB-MR, BELTA

- Dr. Guido Groenen, coordinateur du projet, association belge des poumons et de la tuberculose, groupe national d'experts de la TB-MR BELTA

- Dr. Wilbert Bannenberg, Pharmaceutical Accountability Foundation

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