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Libra ou le réveil annoncé des banques centrales

Le projet “Libra” – nom de la future unité globale – décoiffe parce qu’il ne cache pas son ambition de braconner dans toutes les chasses gardées du système monétaro-financier global.

©doc

Par Paul H. Dembinski
Directeur de l'Observatoire de la finance à Genève

Même si le document parle de "devise" (monnaie étrangère) et non de monnaie, l’ambition de Libra est bien de devenir une unité de paiement concurrentielle aux monnaies nationales sur leurs territoires respectifs. Le monopole de l’émission monétaire de la banque centrale est donc mis en cause.

Au magasin des accessoires

Même s’il n’est pas attaqué frontalement, il est néanmoins menacé dans son fondement, et potentiellement – à terme — renvoyé au magasin des accessoires.

Le Libra entend également braconner sur les terres des intermédiaires, notamment des transferts internationaux.
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Sans utiliser le terme, Libra se présente comme la monnaie supra-nationale foncièrement anarchique, affranchie de toute emprise d’un ordre monétaire hiérarchique. Pourtant – et ce n’est pas le seul paradoxe du projet — c’est sur les marges de liberté (ou fissures) de cet ordre que le Libra prend appui pour le défier.

Le Libra entend également braconner sur les terres des intermédiaires, notamment des transferts internationaux, plus particulièrement des micro-transferts des migrants vers les pays d’origine, dont les tarifs usuraires sont dénoncés depuis longtemps par les organisations de développement, et depuis une dizaine d’années aussi par la Banque Mondiale. Libra annonce des tarifs insignifiants qui tranchent avec des commissions qui dépassent aujourd’hui souvent les 10%

Du fait des choix technologiques (blockchain), le Libra promet de conjuguer la facilité de paiement d’une carte de crédit, avec les commissions minimales, et l’effacement de l’intermédiaire gestionnaire du compte, puisque le paiement se ferait directement de l’acheteur au vendeur

Finalement, le Libra se présente comme une réserve de valeur ou de pouvoir d’achat, dont la valeur serait pleinement couverte par des réserves constituées par un panier des actifs financiers peu risqués diversifiés au niveau global. Ainsi, la valeur de l’unité ne serait que marginalement exposée aux risques de crises monétaires ou financières locales.

Marquer leur territoire

Les banques centrales et les banques de détails et systèmes de paiements doivent se réinventer sous peine des disparaitre à court ou moyen terme.
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La promesse est séduisante: une unité de valeur pérenne, globalement transférable, quasiment sans coûts. Même si le pari de Libra n’est pas (encore) gagné, ni du point de vue technologique ni du point de vue des régulateurs qui auront sans doute leur mot à dire, le coup de semonce est puissant. Les banques centrales et les banques de détails et systèmes de paiements doivent se réinventer sous peine de disparaître à court ou moyen terme.

Pour marquer leur territoire, banques centrales devraient rapidement mettre à disposition des monnaies nationales sous forme digitale.

Les technologies existent, mais les décisions de principe tardent à venir. Dans un deuxième temps, au niveau international, ces mêmes technologies pourraient servir à faire des DTS (droits de tirage spéciaux) digitaux en les mettant à la disposition du public.

Ainsi l’unité de compte et moyen de réserve crée par le Fonds monétaire international voici 50 ans (en 1969) pourrait devenir une unité de portée globale, accessible au public. Cela nécessite la coopération des acteurs publics, mais aurait le bénéfice de la légitimité politique qui fera toujours défaut au Libra et à ses pairs, même s’ils ont – un jour — des milliards d’utilisateurs.

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