carte blanche

Libre échange ou protectionnisme?

Historiquement, l'économie néoclassique prétend que le libre-échange est la règle, le protectionnisme l'exception.

Carte Blanche à Benoît Tonglet, économiste, banquier et délégué syndical retraité

On tente d’imposer par décret, et notamment via le Ceta, le libre-échange, en négligeant l’histoire de la pensée économique et des faits. Tous les mercenaires du capitalisme sont sur le "pont" de tous les médias et s’y emploient.

En 1817, David Ricardo pense que "la recherche de son avantage propre… réunit, par le lien de l’intérêt et du commerce réciproque, les nations du monde civilisé en une société universelle. C’est ce principe qui conduit à ce que la France et le Portugal produisent du vin, que l’Amérique et la Pologne cultivent du blé, ou encore que l’Angleterre fabrique les ustensiles et les autres biens manufacturés". Il déclare aussi que le libre-échange stimule le commerce international et relève le niveau de vie moyen de chaque pays.

Le libre-échange sera érigé en loi absolue par ses actuels défenseurs. Matthew Watson vient pourtant de démontrer que Ricardo a manipulé les chiffres de son exemple et occulté les dessous politiques de sa théorie: en 1703, John Methuen négocie un traité commercial avec le Portugal. Par ce traité, l’Angleterre s’engage à appliquer sur le vin portugais des droits de douane inférieurs de 30% aux droits imposés sur celui en provenance de France, contre l’ouverture totale du marché portugais aux produits textiles anglais.
Mais l’Angleterre ne s’est pas privée d’augmenter les tarifs d’importation du vin français, entraînant une domination commerciale sur le Portugal, capitalisant ainsi un excédent commercial annuel de l’ordre de 1,2%, couvert par la nation lésée par la supercherie, avec le bénéfice tiré du commerce d’esclave africain avec le Brésil…

À l’inverse, en 1842, Friedrich List préconise le protectionnisme dans un contexte d’une industrie naissante: "Le commerce extérieur de la nation ne doit pas être apprécié exclusivement d’après la théorie des valeurs, c’est-à-dire par la seule considération du profit du moment; la nation doit en même temps embrasser du regard l’ensemble des rapports dont dépendent son existence, sa prospérité et sa puissance dans le présent et dans l’avenir." En protégeant son industrie naissante au moyen de droits d’entrée, la nation s’impose "un sacrifice de valeurs, compensé par l’acquisition d’une force productive", ce qui lui permet d’acquérir "les moyens de se livrer au commerce extérieur".
À cette époque, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui, "les grands hommes d’État des temps modernes, presque sans exception, ont compris la grande influence des manufactures et des fabriques sur la richesse, sur la civilisation et sur la puissance des nations, et la nécessité de les protéger". Son protectionnisme, présenté par ses détracteurs comme une théorie absolue, n’est en réalité qu’une étape transitoire vers une certaine ouverture des frontières. List défend le protectionnisme tant que deux pays (en l’occurrence l’Allemagne et l’Angleterre) ne se trouvent "à peu près au même degré d’éducation industrielle".
Mutatis mutandis, c’est le cas incontestable de l’Europe et de son industrie sinistrée

©AFP

Historiquement, l’économie néoclassique prétend que le libre-échange est la règle, le protectionnisme l’exception. Comme l’indique Paul Bairoch, "la vérité est que, dans l’histoire, le libre-échange est l’exception et le protectionnisme la règle". Paul Bairoch démontre, statistiques à l’appui, que "non seulement la période du renforcement du protectionnisme coïncida avec une accélération de l’expansion commerciale, mais ce qui est encore plus paradoxal, c’est dans les pays européens les plus protectionnistes que celle-ci fut la plus rapide". Et l’augmentation exponentielle du commerce international de ces dernières années n’a, en aucune manière, suscité une croissance de l’économie, mais une "stagnation séculaire" mise en évidence par Robert Gordon. On se doit donc, objectivement, de se rallier au protectionnisme de List.

Alors, pour mieux défendre le libre-échange, on stigmatise avec une philosophie de bas étage, liant exclusivement le protectionnisme à l’extrême droite, comme si cette dernière l’avait inventé, et en le présentant comme un égoïste repli sur soi. Cette dernière opinion est contredite par l’exergue de l’ouvrage de List: "Et la patrie et l’humanité". Concurrence et commerce extérieur, selon le même économiste, ne peuvent pas "être apprécié(s), comme celui du marchand, exclusivement d’après la théorie des valeurs, c’est-à-dire par la seule considération du profit du moment; la nation doit en même temps embrasser du regard l’ensemble des rapports d’où dépendent son existence, sa prospérité et sa puissance dans le présent et l’avenir". Le mouvement oscille, selon les circonstances de la nation au monde, et réciproquement.

Ce qui précède est "l’illustration parfaite du fait que la majorité des économistes", mais aussi des politiques et des observateurs, "ne lisent pas" comme le suggérait jadis Joseph Schumpeter. Ils se limitent, de manière unilatérale, à imposer leurs vues.

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