Culture numérique, Dominique Cardon, Presses de Sciences Po, 432 pages, 19 €

Pourquoi il faut se forger une culture numérique

La révolution numérique est bien plus qu’une simple rupture technologique, comme le train ou l’électricité. Il faut plutôt la comparer à la révolution de l’imprimerie. Celle-ci a été, comme celle-là, "le point de départ d’un ensemble de mutations (…) dans les façons de penser, de contester l’autorité, de mettre l’information en mémoire ou en circulation". Des mutations à la fois intellectuelles, psychologiques, socio-économiques et politiques. Le numérique est donc le véhicule d’une culture.

L’auteur de cette réflexion sur le monde numérique, sociologue, directeur du Médialab de Sciences Po et spécialiste des nouvelles technologies, se propose de saisir la "dimension englobante" de cette formidable transition. Pour que chacun se forge une solide culture numérique.

En effet, comme nous entrons "dans un monde nouveau que le numérique enrichit, transforme et surveille", il faut, dit-il, dans son ouvrage, "disposer de connaissances variées et interdisciplinaires pour y vivre avec agilité et prudence, car si nous fabriquons le numérique, il nous fabrique aussi".

Pour comprendre "ce que le numérique fait à nos sociétés", l’auteur explore et décode, selon un fil chronologique, tous les aspects de cette révolution, depuis la naissance du web jusqu’aux algorithmes et au Big data, en passant par les réseaux sociaux, les usages politiques du web ou l’économie des plateformes. Et en suivant constamment trois lignes de force: l’augmentation du pouvoir des individus; l’apparition de formes collectives nouvelles; la redistribution du pouvoir et de la valeur.

On apprend ainsi tout ce qu’il faut savoir à propos du lien hypertexte, Wikipédia, des fake news, du digital labor, de l’Intelligence artificielle ou encore de l’affaire Snowden. La question brûlante de la surveillance est, elle, abordée sous différents angles: celle du marché, des individus entre eux et des États (la seule NSA collecte dans le monde 200 millions de messages par jour!). Les écosystèmes numériques "déplacent le centre de gravité des sociétés vers les individus connectés et vers les acteurs qui contrôlent les plateformes assurant la mise en réseau."

Très au fait des dangers orwelliens du monde numérique, l’auteur ne propose pas pour autant de jeter son smartphone. Affichant son volontarisme, il invite à la critique autant qu’à la créativité: "Nos usages du web restent très en deçà des potentialités qu’il nous offre. Le web se ferme par le haut, mais toute son histoire montre qu’il s’imagine par le bas. Sa trajectoire est émaillée d’initiatives audacieuses (…). Il n’y a aucune raison de penser que cette dynamique s’arrête ou qu’elle soit complètement entravée par la domination des GAFA. Plus que jamais, il appartient aux chercheurs, aux communautés, aux pouvoirs publics et surtout aux internautes de préserver la dynamique réflexive, polyphonique et peu contrôlable amorcée par les pionniers du web".

Un livre érudit et pédagogique, une synthèse nécessaire et bienvenue pour affronter cet inévitable débat politique: quelle société numérique voulons-nous?

E.B.

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