Marchandage commercial, politique et communautaire contre vision stratégique européenne dans le dossier des F-16

Selon André Flahaut, la proposition du gouvernement américain, relayant l’offre purement commerciale de la firme Lockheed Martin, n’est en rien comparable avec le partenariat stratégique apporté par la France. ©EPA

Voici plusieurs mois que certains parlementaires – issus de l’opposition notamment – livrent une bataille obstinée, et toujours en cours, pour forcer le ministre de la Défense, Steven Vandeput (N-VA), à respecter le cadre du débat démocratique dans le dossier des F-16 belges.

André Flahaut
Ministre d'État, ex-ministre de la Défense

 Seule l’intervention du Premier ministre a permis la réalisation d’une enquête externe par le comité d’audit fédéral. Complémentaire à celle menée par la Défense, cette seconde enquête est malgré tout demeurée incomplète. Exclusivement en néerlandais, elle n’a livré que des résultats partiels. En effet, la Défense a restreint ou refusé l’accès des auditeurs fédéraux à certains documents classifiés qui auraient permis de dissiper les doutes. Ceux-ci, dès lors, continuent de nourrir la suspicion quant à la transparence de la procédure.

Soulignons, encore une fois, que le Parlement – majorité et opposition réunies – a droit à une information complète et détaillée. La qualité de son travail de contrôle en dépend, de même que sa crédibilité auprès des citoyens. Dans ce dossier, les manœuvres de certains groupes d’intérêts et partis politiques doivent être dénoncées avec force.

Depuis le refus pleinement justifié du gouvernement Verhofstadt (réunissant libéraux, socialistes et écolos) de prendre part en 2000 au programme de développement du F-35, un petit nombre de hauts gradés issus de la composante aérienne n’a de cesse d’imposer l’achat de l’appareil produit par Lockheed Martin. Si cet achat – d’un montant total de 15 milliards d’euros sur la durée de vie estimée du système d’armes – devait se concrétiser, il s’agirait d’une des plus grosses commandes militaires jamais réalisées par la Belgique. Pour le contribuable belge, cela veut surtout dire un dépassement démesuré, irréaliste, voire irrationnel des 3,5 milliards d’euros initialement budgétés… qui plus est, pour un avion de combat dont les performances ne font pas l’unanimité, y compris aux États-Unis.

Un partenariat avec la France, au contraire d'un avec les Etats-Unis, nous conduit sur la voie d’une véritable Europe de la Défense – seule capable de renforcer notre autonomie stratégique et de limiter notre dépendance face aux États-Unis.
André Flahaut

Force est alors de constater que l’actuel ministre de la Défense, à l’instar de Pieter De Crem (CD&V) son prédécesseur, n’a pas su ou (plutôt) voulu faire entendre raison à ce petit groupe d’officiers supérieurs auquel la primauté du politique sur le militaire paraît bien étrangère. De Crem et Vandeput ont toujours préféré feindre l’ignorance ou faire la sourde oreille face à certains manquements répétés au sein de la Défense. Au reste, il n’est un secret pour personne que ces mêmes ministres, ainsi que le président de la N-VA, Bart De Wever, ont, de très longue date, fait connaître leur nette préférence pour le F-35 américain – ceci avant même le lancement de l’appel d’offres.

Toutefois, ce 15 juin – à un mois du sommet de l’Otan à Bruxelles, dont la tenue ne saurait constituer une date butoir, et après une énième déclaration de son ministre de la Défense –, Charles Michel s’est enfin résolu à intervenir dans le dossier de succession des F-16, assurant, à l’encontre de Vandeput, que la décision serait prise "au sein du gouvernement et nulle part ailleurs". Cette décision, a-t-il précisé, s’appuiera sur l’examen ouvert et minutieux des trois options en présence:

  1. la prolongation des F-16;
  2. le choix d’un des deux candidats ayant introduit une offre à travers la procédure officielle;
  3. l’acceptation de la proposition française de partenariat stratégique global.

Relevons de suite que la proposition du gouvernement américain, relayant l’offre purement commerciale de la firme Lockheed Martin, n’est en rien comparable avec le partenariat stratégique apporté par la France. Lequel, outre la livraison du Rafale, intègre des aspects opérationnels, de soutien et de formation, dans un contexte de coopération industrielle et technique. Ce partenariat, au contraire de la première option, nous conduit sur la voie d’une véritable Europe de la Défense – seule capable de renforcer notre autonomie stratégique et de limiter notre dépendance face aux États-Unis, dont les choix politiques de ces derniers mois nourrissent nos préoccupations.

Les conséquences économiques et les effets sur l’emploi liés à une dépense de plusieurs milliards d’euros n’ont, à l’heure actuelle, pas été pleinement étudiés.
André Flahaut

En tout état de cause, Charles Michel a vu juste et a choisi, dans un climat gouvernemental pour le moins difficile, l’orientation la plus adéquate. Bien sûr, c’était sans compter la sortie de Bart De Wever, qui, ce dimanche 24 juin, rejetait en bloc, d’une part, la prolongation des F-16, d’autre part, l’offre française. Face à de tels diktats, on comprend qu’il est indispensable de procéder à une analyse sérieuse, objective et ouverte de l’ensemble des scénarios. Cette analyse devra comporter quatre volets:

  1. un examen de la validité juridique de l’offre française de partenariat stratégique;
  2. une étude technico-militaire;
  3. une évaluation du retour économique;
  4. une analyse politique.

Ce dernier volet est essentiel pour deux raisons. Signalons d’abord que les conséquences économiques et les effets sur l’emploi liés à une dépense de plusieurs milliards d’euros n’ont, à l’heure actuelle, pas été pleinement étudiés. La deuxième raison, tout aussi cruciale, pointe que, depuis mars 2017 et le début de la procédure de remplacement des F-16, les cartes géopolitiques de l’Europe et, plus largement, celles du monde ont été radicalement bouleversées.

Réaffirmons, une fois de plus, que seule une analyse menée en toute indépendance et sans a priori est à même d’éclairer la lourde décision que la Belgique va devoir prendre pour sa sécurité et celle de toute l’Europe.
André Flahaut

Inutile d’être grand clerc de notaire pour remarquer que Trump chante, jour après jour, la gloire de l’"America first" et se plaît à tailler en pièces le multilatéralisme que nous voyons, de notre côté, comme un facteur de dialogue, de stabilité et de paix. Trump n’en finit pas de remettre en cause le bienfondé de la solidarité américaine et l’engagement des États-Unis au sein de l’Otan – une structure qu’il pourrait, un jour, faire voler en éclats –, mais il attend néanmoins de ses "alliés" qu’ils continuent de se fournir chez Lockheed Martin et Cie.

Conscients de cette situation, Emmanuel Macron pour la France, et Angela Merkel pour l’Allemagne ont senti l’importance, voire la nécessité de préciser, dans les meilleurs délais, l’esprit, le contenu et le futur de la Défense européenne. À cet égard, ils ont annoncé conjointement le lancement prochain d’une série de programmes militaires européens, notamment dans les domaines du combat aérien (avion et drone) et du combat terrestre (char d’assaut). Cette nouvelle donne stratégique doit immanquablement et très concrètement être prise en compte dans le dossier des F-16 belges.

Réaffirmons, une fois de plus, que seule une analyse menée en toute indépendance et sans a priori est à même d’éclairer la lourde décision que la Belgique va devoir prendre pour sa sécurité et celle de toute l’Europe. Peut-être est-ce d’ailleurs la mise en œuvre d’une stratégie de Défense commune, réelle et honnête, qui permettra de relancer un projet d’intégration européenne qui aujourd’hui, plus que jamais, a du plomb dans l’aile?

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