Médecins du Monde contre la politique de durcissement de l'aide médicale pour les sans-papiers

90% des sans-papiers n’ont recours à aucun soin médical. ©Photo News

Le ministre Ducarme entend poursuivre sa politique de durcissement de l’aide médicale pour les personnes sans papiers. "Il y a trop d’abus," prétend-il. "Ces mesures doivent avoir un effet dissuasif pour les prestataires de soins."

Ruth Shrimpling
Assistante sociale chez Médecins du Monde

Puisque nous faisons parties des prestataires de soins, nous nous posons la question de savoir sur quoi se base Monsieur Ducarme pour émettre de tels propos. Certainement pas sur la réalité du terrain. Et puisque la présence des travailleurs de terrain n’a pas été souhaitée par la Commission, nous publions ici nos réflexions. En espérant que le Ministre Ducarme les lira.

Commençons par les points sur lesquels nous sommes d’accord (il n’y en a qu’un seul): les abus. Ils existent. Mais pas de la part des patients. Tous les jours, nous voyons des personnes malades qui répondent aux critères de l’AMU mais qui se la voient refuser. Il y a ce patient diabétique, dont les livraisons de doses d’insuline sont retardées depuis plusieurs mois. Ces personnes sans domicile, renvoyés parce qu’ils … ne peuvent pas fournir d’adresse de résidence. Ou cette femme enceinte qui désirait avorter et qui a fini par se prostituer pour réunir la somme nécessaire. Tous ces gens répondaient aux critères, tous et toutes avaient droit à l’aide médicale selon la loi. Pourtant, elle leur est refusée : parce qu’ils ne comprennent pas la procédure – lourde et complexe -, parce que chaque CPAS interprète la loi à sa manière – souvent selon les tendances politiques du bourgmestre en fonction dans sa commune.

Ceux et celles qui ont réussi à traverser ce labyrinthe administratif et à accéder à des soins représentent seulement 0,2% du budget total de la sécurité sociale. Difficile de qualifier ça de trou béant.
Ruth Shrimpling

Mr Ducarme craint que les soins médicaux soient octroyés abusivement. Il omet de préciser que 90% des personnes sans papiers n’ont recours à aucun soin médical. Les personnes sans papiers ont tendance à retarder leurs soins médicaux, même lorsqu’ils sont malades ou qu’ils y ont droit. Ils ne savent pas où se rendre, ils supposent qu’ils ne pourront pas payer, ont peur des arrestations, ont déjà vécu plusieurs expériences de refus de soins ou ne connaissent pas les procédures, tout comme de nombreux employés de CPAS, prestataires de santé et politiciens.

Au final, ceux et celles qui ont réussi à traverser ce labyrinthe administratif et à accéder à des soins représentent seulement 0,2% du budget total de la sécurité sociale. Difficile de qualifier cela de trou béant. Par ailleurs, de nombreuses études montrent que retarder les soins ou ne pas en donner coûte plus cher sur le long terme. Mais le long terme, comme chacun sait, n’est pas une vision compatible avec une période pré-électorale.

Les personnes sans papier ont tendance à retarder leurs soins médicaux, même lorsqu’ils sont malades ou qu’ils y ont droit. Ils ne savent pas où se rendre, ils supposent qu’ils ne pourront pas payer, ont peur des arrestations.
Ruth Shrimpling

Enfin, parlons des abus commis par les patients. Pour le premier semestre 2016, il y en a eu 12. Douze de trop, certes, mais qu’en est-il des centaines de patients qui se sont vus refuser une aide alors qu’ils y avaient droit et surtout, qu’ils en avaient besoin? Qui va prendre la responsabilité pour cette femme enceinte, dont la procédure a tant trainé qu’elle a dû accoucher en urgence et se retrouve maintenant avec une facture de 10.000 euros sur les bras?

Après examen, il ne reste rien des arguments du ministre Ducarme. Si ce n’est qu’un grossier coup de com’ destiné à donner un coup de fouet à sa notoriété sur le dos de personnes vulnérables. Parler des migrants et des sans-papiers pour s’assurer quelques votes faciles, nous l’avions déjà vu. Le faire sur le dos de personnes malades et souffrantes, c’est une nouveauté peu glorieuse. Sans oublier les CPAS, assistant·e·s sociaux·ales ou médecins, menacés de sanctions s’ils fournissent des soins aux personnes sans papiers.

Nous, prestataires de soins de santé chez Médecins du Monde, refusons un tel système. Et si aider devient un acte punissable à l’avenir, nous assumerons avec fierté la punition.

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