interview

"Même quand on n'est pas productif, le système cherche à en tirer parti"

©Dieter Telemans

Théoricien de la littérature et spécialiste des médias, Yves Citton a enseigné à l’université de Genève, à l'université Yale ainsi qu'à l’université de Pittsburgh. Depuis 2017, il est professeur de littérature et média à l’Université Paris 8. Au cours de ses recherches, il s’est notamment intéressé au phénomène de l’attention auquel il a consacré un ouvrage : "Pour une écologie de l'attention".

Interview
par Simon Brunfaut

Qu’est-ce que l’attention?

Lorsqu’on est attentif, on fait relation. Dans le monde dans lequel nous vivons, il existe déjà de nombreuses relations. Elles viennent de l’extérieur: les odeurs, les lumières, les sons, etc. Mais, en faisant attention, on en fait quelque chose de particulier, à partir de nous. Même si on ne "fabrique" rien, même si on n’"agit" pas en tant que tel, en "faisant attention", nous faisons relation, à partir de laquelle nous pouvons agir sur nous-même et sur notre environnement.

Existe-t-il plusieurs formes d’attention?

Je distingue quatre couches d’attention. La première, c’est l’attention collective, ce à quoi les médias dans lesquels nous baignons (Facebook, la télévision, les titres de journaux, etc.) nous rendent attentifs.

Ensuite, deuxième couche, l’attention organisationnelle: dans ce cas, je fais attention parce que mon institution ou mon chef de service me dit de faire attention à quelque chose.

Troisième couche, l’attention conjointe: quand je marche dans la rue, je fais attention aux autres de façon à ne pas les bousculer. Au cinéma, si quelqu’un éternue ou rigole très fort, cela change mon expérience. Mon attention est conditionnée par l’attention des autres.

Quatrième couche, l’attention individuelle. Et là, on peut également identifier plusieurs formes. Tout d’abord, il y a l’attention automatique: lorsqu’une sirène retentit, je suis contraint, physiquement, d’être attentif. Ensuite, il y a l’attention volontaire: je vais me forcer à réaliser un acte parce qu’on exige ou attend de moi que je le fasse, ou parce que j’estime qu’il me sera profitable. Enfin, il y a l’attention réflexive. Je me demande pourquoi je suis attentif à cet objet et pas à un autre. Être sujet, c’est ça. C’est la question déterminante du choix qui apparaît. C’est le stade des valeurs.

Vivons-nous actuellement une crise attentionnelle?

Oui. Il est clair que, dans le monde contemporain, nous sommes sollicités constamment, voire sur-sollicités. Cependant, je m’oppose à un cliché, très réducteur à mon sens, que l’on répète pourtant régulièrement: "les jeunes ne parviennent plus à se concentrer".

Bien sûr, certains conditionnements de l’attention peuvent avoir des effets négatifs. Cela dit, les êtres humains ont une capacité d’adaptation qu’il ne faut pas sous-estimer. D’autre part, la crise de l’attention remonte au 19e siècle. Il y a en réalité une crise permanente de l’attention, qui est liée au capitalisme. La modernité a élu certaines formes d’attention.

Savoir se concentrer, avec discipline et de façon rigoureuse, sur un objet ou sur une question est très important, par exemple si on travaille à la chaîne dans une usine. Mais le danger, à travers cette posture, est de manquer autre chose de tout aussi fondamental. Est-il possible de développer une attention à 360 degrés?

Le défi écologique actuel traduit parfaitement cet enjeu: on s’est tellement concentré sur les taux de croissance du PIB qu’on en oublie de considérer les problèmes de façon beaucoup plus globale, écologique et non seulement économique.

©Photo News

L’attention peut-elle sortir du schéma capitaliste, de la logique de la productivité?

D’une certaine façon, l’attention en sort toujours… L’attention humaine est faite pour se promener et papillonner. Elle fuit, "elle ne tient pas en place", dit le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux. Dans une certaine mesure, elle échappe continuellement au capitalisme. L’histoire du capitalisme consiste d’ailleurs à trouver des moyens pour mettre de plus en plus de pressions sur nos attentions et pour que les fuites de l’attention deviennent, d’une manière ou d’une autre, profitables ou exploitables. Même quand je ne fais rien de productif, le système cherche à en tirer quelque chose.

Quels rôles jouent les médias à ce niveau? Vous parlez d’un "envoûtement médiatique"…

Les médias permettent d’enregistrer, de transmettre et de transformer de l’information. Transmettre, c’est rendre présent ce qui est lointain. Enregistrer, c’est rendre présentes des choses qui sont passées.

Reprenons la question écologique. Le changement climatique est là, on le sait, mais on ne fait rien, ou pas assez du moins.

©BELGA

Au sein de nos systèmes médiatiques actuels, il y a manifestement un problème pour rendre les individus attentionnés envers les milieux, physiques ou sociaux, qui les entourent. Le GIEC nous permet de nous représenter le futur et d’anticiper ainsi le changement climatique. Le paradoxe, c’est que tout cet appareillage technico-industrielle incarne à la fois la source du problème et à la fois l’outil qui nous permet de comprendre ce qui se passe, et peut-être d’éviter le pire.

L’attention est-elle porteuse d’une force politique? Est-elle un facteur d’émancipation?

Parler politique sans parler des médias est impossible. Les médias conditionnent la politique. Il faut donc définir le contexte médiatique, ou plus précisément "médiarchique", dans lequel nous évoluons. Comment crée-t-on un journal télévisé? Comment Facebook distribue-t-il les informations? Ces questions techniques sont les préliminaires à toute réflexion sérieuse au sujet de la démocratie.

En définitive, notre problème est-il de ne pas être suffisamment attentif ou, au contraire, de ne pas être suffisamment distrait?

L’attention n’est pas seulement la concentration et la distraction n’est pas simplement son contraire. Il faut sortir de cette vision beaucoup trop manichéenne. Être distrait est, à certains moments, absolument nécessaire. La distraction, c’est être attentif à autre chose qu’à ce que l’autorité nous impose comme objets d’attention. Nous avons donc parfois intérêt à être distraits.

Quand on parle d’attention, on parle également de domination. Or, la distraction des dominés est une forme de résistance politique.

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