interview

Michaël Fœssel : "Si l'on y voit moins bien la nuit, on y voit aussi autrement"

©REUTERS

Michaël Fœssel est professeur de philosophie à l’École polytechnique (Paris) et conseiller à la revue Esprit. Dans "La nuit. Vivre sans témoin", il analyse les expériences du noctambule dans leurs aspects sensibles, individuels et collectifs. A l’heure du capitalisme 24/7 ou de la reconnaissance faciale, il montre comment les modes de vie nocturnes, riches de sens, éclairent le monde d’un jour nouveau.

Pourquoi un livre sur la nuit ?
Je m’intéresse depuis longtemps à ce qu’il peut y avoir de politique ou d’éthique dans le quotidien. Je me demande donc ce que peut être une expérience de la liberté, et il me semble effectivement que la nuit peut être l’occasion d’une telle expérience. L’ombre, le clair-obscur, le crépuscule : autant d’ambiances favorables à un certain laisser-aller qui permet aux individus de manifester leur liberté plus franchement qu’en plein jour.

Dans la littérature comme en philosophie, il y a une tradition romantique de valorisation de la nuit. On joue l’obscurité contre les Lumières, la pénombre contre les idées claires et distinctes, les ténèbres contre le soleil. Même si cette tradition est respectable, j’ai voulu montrer qu’il était possible de réhabiliter la nuit du point de vue d’une philosophie des Lumières. La nuit n’est pas synonyme de néant ou de ténèbres. Elle a une signification originale. 

©Reuters

La nuit est à redécouvrir comme une autre manière de vivre ?
Oui, tout se joue au niveau de la sensibilité. La nuit, on y voit moins bien. C’est généralement pour cette raison que les philosophes se fient davantage au jour : la vue, image de la connaissance, y est souveraine, le sujet peut anticiper sur ce qu’il perçoit. La nuit, en revanche, affaiblit la vision, elle rend la perception plus précaire et la connaissance (" qu’est-ce qui m’entoure ? ", " qu’est-ce qui s’approche de moi ? ") parfois impossible. Je cherche à montrer que si l’on y voit moins bien la nuit, on y voit aussi autrement. Certes, les choses nous arrivent sans que nous les reconnaissions, ce qui se voit ne se laisse pas prévoir. C’est donc cette obscurité qui rend possible la surprise. D’autres sens (l’ouïe, le toucher) prennent le relais de la vision : la nuit, un bruit qui serait anodin le jour, prend des dimensions extravagantes. La nuit est donc favorable à l’imagination plutôt qu’au calcul. Elle invite à l’étonnement, au doute, à l’errance, à une forme d’impuissance, bref, le contraire d’une existence basée sur le savoir et le contrôle. C’est ce qui la rend à la fois angoissante et désirable.
Mais plus intéressante que la nuit seule, est selon moi l’alternance entre le jour et la nuit. Le crépuscule ou l’aube sont des moments privilégiés où les hommes font l’expérience qu’ils ne sont pas condamnés à une seule temporalité.
La lumière blanche inonde les espaces qui sont ouverts 24/24 et elle est d’une telle nature que l’on ne peut plus dire s’il fait jour ou s’il fait nuit. Elle brille de la même façon à midi et à minuit, comme si le temps humain n’avait qu’une seule dimension. C’est une lumière favorable à la fois à la surveillance et au travail permanent. Avec les néons qui ne s’éteignent jamais, on perd l’expérience de l’alternance entre les régimes d’expérience : le travail plutôt le jour, la détente et l’imaginaire plutôt la nuit. Or l’économisme et son idéal de vie sans pause s’en prend à tout rythme naturel qui contredit sa logique : le sommeil est improductif, la fatigue est une anomalie. Je redoute l’abolition de l’alternance jour/nuit ; rien ne serait pire qu'un monde où le jour deviendrait éternel. 

Quelle est la répone à cette question : " Qui suis-je, moi qui veille ? "
La nuit possède un avantage immense : elle dédramatise les questions identitaires devenues, hélas, omniprésentes aujourd’hui. La pénombre permet aux individus de ne pas avoir à s’identifier immédiatement, que ce soit par leur aspect vestimentaire ou leurs traits physiques. On peut passer une nuit entière à s’entretenir avec des inconnus sans connaître ni leur nom ni leur origine sociale. Le droit de se mouvoir à l’abri des regards est une dimension essentielle de la liberté.

La nuit réconcilie avec l’incommensurable. Cela est d’autant plus précieux que nous vivons dans des sociétés où le calcul est devenu la norme dans notre rapport au monde.
.
.

Quelle est la leçon que la nuit fait au jour ?
La nuit est le moment où l’on peut désapprendre à compter. Il faut partir de l’expérience, devenue si difficile à faire depuis nos villes, du ciel étoilé. Contrairement au soleil, qui est unique et que l’on ne peut regarder en face, les étoiles sont en nombre indéfini. On ne peut jamais les saisir toutes dans un seul regard.
La nuit réconcilie avec l’incommensurable. Cela est d’autant plus précieux que nous vivons dans des sociétés où le calcul est devenu la norme dans notre rapport au monde. Il nous est toujours demandé de prévoir, d’anticiper, d’évaluer les risques. La nuit rend vaine cette prévoyance de tous les instants. Elle nous invite à nous abandonner à elle sans compter.

 "La nuit tous les gens sont beaux". De quelle beauté s’agit-il ?
" Tous les gens sont beaux la nuit ", cela signifie que les critères qui nous permettent de hiérarchiser les individus (beaux/laids, jeunes/ vieux, etc.) sont mis en suspens par l’obscurité. La nuit nous rend indulgents. Elle est propice aux expériences égalitaires : l’obscurité rend plus difficile la comparaison, dont Rousseau faisait l’origine de l’inégalité entre les hommes. L’égalité que l’on présente trop souvent comme un principe abstrait devient une expérience concrète.

©EPA

La nuit est-elle plus démocratique que le jour ?
Je pense au phénomène " Nuit debout ", mais aussi aux innombrables discussions nocturnes qui montrent que la nuit n’est pas étrangère aux désirs d’émancipation. Au contraire, c’est quand les exigences du jour (" métro, boulot, dodo ") deviennent moins contraignantes que l’imaginaire politique se libère. Il est alors possible d’y faire des expériences de partage et de confrontations d’idées qui participent aussi de l’espace public. Le fait que " Nuit debout " ait été un investissement du nocturne par le politique me semble très révélateur. Quelle que soit l’issue de ce mouvement, il s’agissait de montrer concrètement que la nuit était un univers habitable qui n’est pas seulement dévolu au sommeil ou au travail. A la faveur de l’obscur, les participants ont pu déjouer pendant un temps les partages entre ce qui est politique et ce qui ne l’est pas. La différence entre ceux qui ont le droit de parler ou de se montrer et les autres est désactivée. En ce sens, la nuit représente une temporalité profondément démocratique.

Michaël FŒSSEL , La nuit. Vivre sans témoin, Paris, Ed. Autrement, 2017, 176 pages.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content