interview

Michel Bauwens: "Plus une civilisation est inégalitaire et prédatrice, plus dure est sa chute"

©Saskia Vanderstichele

Entretien avec Michel Bauwens, considéré comme l’une des 100 personnalités les plus influentes du 21e siècle.

Ancien cadre chez Belgacom, auteur, conférencier, prospectiviste et théoricien de l’économie collaborative, Michel Bauwens est devenu un spécialiste du "pair-à-pair" et des "communs", une voie alternative au modèle socio-économique actuel. Fondateur et président de la P2P Foundation*, il a également été conseiller pour la ville de Gand et travaille actuellement pour la coopérative Smart. Il a co-écrit: Sauver le monde: vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer (2015) et le Manifeste pour une véritable économie collaborative: vers une société des communs (2017).

Quelles sont les grandes caractéristiques du "changement d’époque" que nous sommes en train de vivre?

L’histoire est rythmée par des mutations tectoniques: un système stable bascule dans une transition chaotique qui à son tour donne naissance à un nouveau système stable. Pendant la transition, les références habituelles s’estompent.

En ce moment, ce qui nous était familier au 20e siècle dysfonctionne. Les régressions identitaires témoignent de l’insécurité de la transition. Qui va me protéger?

C’est le temps de tous les dangers car on cherche les boucs émissaires. Mais ce type de régression est temporaire. Quand on regarde l’histoire, on observe rarement une perte totale de l’état antérieur.

Au 19e siècle, par exemple, après une phase de liberté totale pour les entrepreneurs (les syndicats étaient interdits) est arrivée une phase de transition chaotique: de 1914 à 1945, le fascisme et le communisme tentent de s’imposer. Ce n’est qu’après 1945 que s’élabore un nouvel état stable via un compromis historique entre le capital et le travail.

Mais ce compromis a été incapable de réaliser un contrat avec la nature et il devient de plus en plus clair que la rationalité purement utilitaire et productiviste est un mode déficient d’appréhension du réel. De nouvelles logiques holistiques commencent donc à émerger, qui veulent tenir ensemble le social et l’écologique. De manière générale, on constate dans l’histoire que plus une civilisation est inégalitaire et prédatrice, plus dure est sa chute: l’égalité est donc un facteur de sauvegarde des civilisations.

Ces nouvelles logiques, c’est ce que l’on nomme le pair-à-pair et les "communs". De quoi s’agit-il?

Quand l’ordre ancien se délite, certains vont en sortir, quitte à se marginaliser. Des germes d’un nouvel ordre socio-économique et politique apparaissent alors. D’abord indépendants les uns des autres, ces germes se regroupent peu à peu pour former un nouveau sous-système. À notre époque, il se base sur le pair-à-pair (peer-to-peer ou P2P) et la création de communs. En réalité, le pair-à-pair est très ancien. Il structurait déjà les relations dans les sociétés nomades ou de chasseurs-cueilleurs.

Actuellement, deux milliards d’internautes, s’appuyant sur les potentialités de l’internet, peuvent se connecter en P2P et construire de nouvelles formes d’organisation et de production de valeur. Et ça n’a rien de marginal: selon un rapport américain de 2011, l’open source et toutes les autres formes de connaissances partagées – Linux n’est qu’un exemple – représentaient déjà 1/6e du PIB américain et comptaient 17 millions de travailleurs. IBM a racheté la société RedHat – spécialiste de logiciels open source – pour 36 milliards de dollars. Google, Facebook, les fusées de la Nasa,… rien de tout cela ne fonctionnerait sans le logiciel libre!

Quant aux communs, c’est historiquement l’institution qui a sauvegardé les ressources naturelles sur la longue durée. Ils sont la clé du nouveau système post-chaotique qui pointe a l’horizon: celui d’une société humaine capable de faire des "contrats" avec le monde naturel.

Le "commun", c’est une ressource partagée, cogouvernée par sa communauté d’utilisateurs selon des règles qu’ils ont eux-mêmes fixées ensemble. Ce sont des systèmes sociotechniques capables d’élaborer aujourd’hui des technologies dans pratiquement tous les domaines: informatique, automobile ("open motors"), construction, agriculture, mobilier, aéronautique, santé ("open insuline") etc.

Les communs ne sont donc pas nécessairement contre les marchés. Certains sont purement bénévoles (Wikipédia); d’autres développent des partenariats marchands. Mais ces partenariats ne sont pas "extractifs" ou prédateurs à l’égard des communautés humaines et naturelles.

Le modèle économique des communs fonctionne de telle manière que tout ce qui est léger (la connaissance) est globalisé et partagé et tout ce qui est lourd (la production) est localisé.
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En quoi les communs sont-ils une révolution de la productivité, voire une sortie du capitalisme?

Le modèle capitaliste suppose le caractère illimité des ressources. Mais cette fête éternelle touche à sa fin. Le modèle économique des communs fonctionne, lui, de manière inverse: pour être compétitif, il s’agit de faire plus avec moins. On va donc mutualiser le design (d’une voiture, d’une table,…), qui sera utilisé dans le monde entier pour produire de manière locale. Cette logique "cosmo-locale" est beaucoup plus adéquate à la transition écologique: tout ce qui est léger (la connaissance) est globalisé et partagé, tout ce qui est lourd (la production) est localisé.

Comment se pose le rapport entre capital et travail?

Dans un commun, le but n’est plus le profit. On entre dans une ère de "not for the profit institutions" – à ne pas confondre avec les asbl puisqu’ici le profit n’est pas interdit, mais il doit être mobilisé pour des buts sociétaux. Ce nouveau type d’entrepreneuriat conserve l’efficacité productive du capitalisme (cette efficacité est un legs du capitalisme à l’humanité), mais en inverse les finalités.

Alors que, dans le capitalisme, la production – donc le travail – est un moyen en vue du profit, dans les communs, c’est le profit qui est utilisé en vue du travail et de ses buts – sociaux, techniques, écologiques. Nous évoluons vers un multicapitalisme fondé sur l’humain, la nature et le capital proprement dit.

Que devient le rôle de l’État? Envisagez-vous sa disparition? Ou bien une réactualisation de l’économie planifiée?

L’État est inévitable. Mais il doit devenir un État-partenaire, facilitateur. Il n’est donc pas nécessaire de revenir à une économie planifiée et nationalisée. On garde le secteur marchand mais on fixe de nouvelles règles du jeu pour les relations entre l’État, la société civile, la nature et le marché.

Grâce à la mutualisation, on pourra conserver notre système complexe tout en le dématérialisant – et donc diminuer drastiquement les externalités négatives. Tout en gardant les entreprises existantes, l’État peut aussi mettre en place un autre système d’incitations basé sur de nouveaux critères d’évaluation.

Par exemple, les individus, associations, entreprises,… qui ont le plus d’impact positif dans les domaines écologiques et sociaux bénéficieraient de plus de soutiens et d’une baisse d’impôt. Et l’inverse pour ceux qui auraient un impact négatif.

Avez-vous des exemples?

À Gand, en matière de mobilité, la ville a facilité la mise en place d’un système de car-sharing gérés par deux associations. Ce système assure un gain de 80% à l’achat du véhicule (c’est donc socialement inclusif). En même temps, il réduit les externalités négatives d’environ 80% également: moins de matière et d’énergie dans la production de voitures, et effets positifs sur le trafic et la pollution.

En France existe une association qui achète des terres pour les donner aux paysans. Il y a déjà des centaines de ces nouveaux paysans. Or l’association a prouvé que plus il y a de paysans bio dans un département, moins l’État doit dépenser pour la dépollution de l’eau (les gains sont de l’ordre de 30 à 100 millions d’euros pour les pouvoirs locaux).

Mais aujourd’hui, aucun mécanisme ne favorise ce type d’approche. Au contraire: un paysan de l’agriculture intensive qui détruit son sol année après année reçoit en moyenne cent fois plus de subsides qu’un agriculteur qui améliore ses terres. Celui-ci produit donc de la valeur générative qui n’est pas reconnue par le système.

L’association demande donc que l’État reconnaisse qu’il profite des externalités positives des paysans bio et que 20 à 40% des gains leur soient redistribués directement. Dans ce modèle, on crée donc un cercle vertueux que j’appelle la finance circulaire. Cela existe à petite échelle à Bonheiden, où les écoliers reçoivent des ducats de mobilité pour aller à vélo à l’école, ducats qui peuvent être dépensés dans l’économie circulaire. Ainsi la ville reconnaît la valeur de ce changement de comportement et le récompense.

L’État-partenaire conserve donc le rôle coercitif de l’État mais élimine la bureaucratie tout en créant une dynamique qui stimule l’autonomie des individus et des collectifs. Dans cette vision des "communs", c’est la société civile qui est désormais au centre du jeu. En d’autres termes, entre les collapsologues qui affirment que tout va s’effondrer et les néolibéraux qui affirment qu’"il n’y a pas d’alternative", il existe, en fait, une autre voie: celle des communs appuyés par un État-partenaire.

* www.p2pfoundation.net

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