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interview

"Mieux vaut aider les petites ONG que les grandes" (Peter Singer)

©Hollandse Hoogte / Sijmen Hendriks

Théoricien du concept d’altruisme efficace, le professeur d’éthique à l’université de Princeton Peter Singer estime que la Belgique a les moyens d’augmenter sa coopération au développement. Influent outre-Atlantique, son mouvement prône l’aide aux petites ONGs plutôt qu’aux grandes structures comme l’Unicef ou la Croix Rouge, dont l’impact est plus compliqué à analyser. Rencontre.

Interview
par Stéphanie Fontenoy

Les Américains donnent dix fois plus aux organismes de bienfaisance que les Européens (à l’exception de la Grande-Bretagne). Comment expliquez-vous ce décalage?

Les Etats-Unis font figure d’exception car d’un côté c’est le seul pays riche à ne pas avoir de couverture de santé universelle, et en même temps la philanthropie y est très développée. Les Américains préfèrent ne pas compter sur l’État pour ce qui concerne leur bien-être personnel. À l’inverse, l’Europe a développé le concept d’État Providence. Les Européens se disent qu’ils participent déjà à la société à travers leurs impôts.

Vous opposez l’émotion à la raison dans l’acte de donner. Ne peuvent-elles pas aller de pair?

Elles peuvent fonctionner de concert. Le problème est que beaucoup de gens ne font appel qu’à leurs émotions quand ils décident de donner. Ils sont sensibilisés par une campagne de levée de fonds qui choisit par exemple de publier la photo d’un enfant maladif. Ces personnes donnent à cette association caritative sans s’interroger sur son impact réel, son efficacité et sur les performances – peut-être meilleures — de ses concurrents.

©AFP

Vous défendez par exemple la lutte contre le paludisme en Afrique comme ayant le meilleur retour sur investissement. Mais n’oublie-t-on pas des causes plus difficiles à quantifier, comme, au hasard, la lutte contre le syndrome post-traumatique chez les réfugiés?

Le syndrome post-traumatique est un état très préoccupant, mais on n’en meurt pas, sauf peut-être quelques cas de suicide. Pour le soigner, il faut des experts bien formés et passer beaucoup de temps au chevet de ces malades. Cela coûte cher.

À l’inverse, pour lutter contre le paludisme, il faut simplement distribuer des moustiquaires imprégnées d’insecticide et former les populations locales à les utiliser. Le coût est beaucoup moins élevé. Si j’ai le choix entre aider une personne à guérir du syndrome post-traumatique ou éviter que 10 personnes souffrent du paludisme, avec le risque que certaines d’entre elles en meurent, pour la même somme d’argent, je choisis la seconde cause.

Quels sont les critères de l’altruisme efficace?

Premièrement, il faut cibler les ONG qui se concentrent sur une activité propre, plutôt que sur les grosses organisations qui traitent de plusieurs problèmes à la fois, car leur impact est plus difficile à étudier.

Deuxièmement, il faut sélectionner les associations qui sont les plus transparentes dans la gestion de leurs finances en consultant leur rapport annuel ou en allant sur des méta-sites comme Give Well (Bien donner) ou The Life You Can Save (La vie que vous pouvez sauver), qui établissent régulièrement des listes des organismes les plus efficaces.

Nous encourageons les donneurs à soutenir un ou deux organismes de charité seulement, plutôt qu’un grand nombre. Donner une petite somme ne sert à rien car elle est engloutie par les frais de gestion de l’association. Plutôt que de donner 10 ou 20 euros à plusieurs organisations, il est préférable de donner une centaine d’euros voire plus si vous le pouvez à une seule organisation avec laquelle vous pouvez développer une relation de confiance.

Enfin, pour ceux qui le peuvent, être un altruiste efficace passe aussi par consacrer une partie fixe de son salaire à la philanthropie. Dans nos pays développés où un salaire couvre normalement l’essentiel de nos besoins, donner un pourcentage tous les mois à un œuvre de charité ne représente pas un sacrifice fondamental qui change nos vies. Par contre, ce geste peut changer la vie d’autrui dans les pays pauvres.

Les plateformes comme The Life you can save qui étudient l’efficacité des ONGs n’ajoutent-elles pas une couche de bureaucratie et donc un coût supplémentaire pour le donateur?

The Life you can save (organisme créé par Peter Singer lui-même, ndlr) emploie un administrateur bénévole qui travaille de chez lui, et quatre salariés à domicile dans différents endroits de la planète. Nos frais d’opération ne sont pas énormes. Nous avons calculé que nous transférons 12 fois plus d’argent que nous en dépensons. Notre budget est de 300 000 dollars par an, mais grâce à nous 3,6 millions de dollars arrivent dans les caisses d’ONG efficaces. Nous pensons que malgré son coût, notre action est positive.

L’altruisme efficace s’adresse-t-il aux particuliers ou aux états?

Aux deux. Bien sûr, les particuliers peuvent faire mieux. Mais le potentiel est aussi important du côté des états. J’ai pu m’entretenir avec les responsables officiels chargés de l’aide au développement en Grande Bretagne, aux Pays-Bas et en l’Australie.

C’est une bonne chose que ces états s’intéressent à l’altruisme efficace. Le problème est que parfois cette aide est liée à des questions d’intérêt national, et que le choix d’aider certains pays et pas d’autres est basé sur des motivations politiques. À ce titre, l’aide n’est pas toujours distribuée là où les populations en ont le plus besoin.

©Photo News

Quid de la Belgique?

Je pense que l’état belge pourrait consacrer davantage à la coopération au développement (0,45% du Revenu national brut en 2018, ndlr). En Grande-Bretagne, les partis se sont mis d’accord pour consacrer 0,7% du RNB (pourcentage recommandé par les Nations unies) à l’aide au développement.

Je pense que la Belgique pourrait s’aligner sur la Grande-Bretagne, car elle en a les moyens. La Belgique soutient des pays avec lesquels elle a des liens historiques, comme la RDC, le Rwanda et le Burundi. C’est logique dans le sens où ces pays sont dans l’extrême pauvreté. Ce ne le serait pas si ces états étaient des pays à revenus intermédiaires. Mais comme ces pays sont tout en bas de l’échelle des revenus, il y a beaucoup de choses à y faire.

©REUTERS

Parmi les grandes ONG, seule OXFAM figure dans votre listing des associations les plus efficaces. Pourquoi?

Les grandes organisations qui s’attaquent à plusieurs causes à la fois sont plus difficiles à étudier. Nous ne disons pas qu’elles ne sont pas efficaces, mais nous n’avons pas les données pour prouver qu’elles le sont. Je soutiens personnellement Oxfam car j’estime que l’organisation fait un travail de lobby important pour sensibiliser aux questions de la pauvreté dans le monde. Mais nous recommandons en général les associations qui ciblent un seul problème.

La fondation contre le paludisme (Against Malaria Foundation) en est un exemple: elle dispose d’études rigoureuses sur le nombre de moustiquaires qu’elle distribue et leur impact sur la vie des populations ciblées. Une autre organisation que nous soutenons est Give Directly (Donnez directement) qui vient en aide à des familles vivant dans l’extrême pauvreté en Afrique de l’Est grâce à des transferts d’argent sans condition via un téléphone portable. Avec cette association, vous savez que 90% de vos dons sont mis à profit pour avoir un impact direct dans la vie de ces familles. Nous nous intéressons aussi au traitement de certaines maladies parasitaires qui affectent les enfants, la prévention de pathologies oculaires et la distribution d’aliments enrichis en micronutriments.

Nous recommandons ces petites structures plutôt qu’Unicef ou la Croix Rouge pour lesquelles il est plus compliqué de tracer l’utilisation des dons. La Croix Rouge a d’ailleurs été touchée par des scandales de corruption ces dernières années.

Face aux guerres et aux catastrophes naturelles, la philanthropie, aussi organisée soit-elle, n’est-elle pas un vœu pieux ou une goutte dans l’océan de la misère?

La métaphore d’une goutte dans l’océan n’est pas appropriée car la générosité et l’aide au développement ont un impact réel. Quand j’ai commencé à écrire sur l’altruisme efficace, il y a dix ans, près de 10 millions d’enfants de moins de 5 ans mourraient prématurément de causes liées à la pauvreté. Aujourd’hui, ils sont 6 millions. En 10 ans, on a diminué ce taux de mortalité infantile de plus d’un tiers. Je pense qu’avec l’altruisme efficace, on peut faire encore mieux.

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