interview

Mikhail Zygar "Poutine croit que nous sommes tous mauvais et corrompus"

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Souvent ironique et férocement lucide. Encore jeune mais avec une étonnante succession d’expériences vécues, parfois difficiles, à raconter. Mikhail Zygar est l’un des écrivains russes contemporains les plus connus et appréciés, en Russie et à travers le monde. Son livre "Les Hommes du Kremlin" a été un incroyable succès éditorial international et a dévoilé les secrets et les limites du pouvoir politique russe. Journaliste, réalisateur, passionné d’histoire, Zygar a compris la force de l’information libre lorsque en 2005 il a raconté la répression sanglante d’une manifestation en Ouzbékistan, les dérives du pouvoir, l’histoire des victimes. Brutalement roué de coups pour ses écrits, il reste fidèle à son engagement "parce qu’en présence du mal, on ne peut pas douter".

Interview
par Silvia Benedetti

Que répondez-vous à ceux qui affirment que la démocratie n’est pas inscrite dans le destin de la Russie?

La Russie n’est pas différente des autres nations européennes. Toute son histoire n’est autre qu’un long combat au nom de la démocratie et des droits humains. Rappelons-nous que l’un des pères de la littérature russe, Lev Tolstoï, a influencé les plus grands champions de la liberté du 20e siècle, comme Gandhi ou Martin Luther King.

Nous avons connu des périodes tragiques et des intervalles lumineux, des printemps historiques et des révolutions sanglantes. Mais on oublie que la révolution de 1917 est née grâce à un élan libéral inédit: la Russie a été la première nation au monde à abolir la peine de mort, et l’une des premières à donner le droit de vote aux femmes.

Pourquoi ces images stéréotypées résistent-elles alors?

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On oublie que c’est la population russe qui a vaincu le régime communiste. L’Union soviétique n’est pas morte en raison d’une invasion étrangère, d’une stratégie de déstabilisation des Etats-Unis ou de l’Europe. Au contraire, l’administration américaine de l’époque était ahurie, presque apeurée par l’effondrement soudain de son ennemi. Ce sont les Russes qui ont mis fin à la guerre froide. Même en Russie on tend à l’oublier: on ne se souvient que de l’humiliation, de la crise économique et des tensions sociales qui ont suivi.

Sommes-nous réellement en train de vivre une nouvelle guerre froide?

Aujourd’hui, Poutine ne pense pas que la Russie soit meilleure que l’Occident.
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Ce conflit, potentiellement dangereux, présente des aspects insidieux que la première guerre froide n’avait pas. La compétition en vigueur par le passé se faisait entre deux systèmes de valeurs, deux visions antagonistes du monde. L’Union soviétique était convaincue que le système occidental présentait des limites, qu’il était injuste et donc perfectible. Aujourd’hui, Poutine ne pense pas que la Russie soit meilleure que l’Occident. Il est juste convaincu que nous sommes tous, à travers le monde, mauvais et corrompus. Que tout gouvernement viole les droits humains. Que les médias sont toujours à même d’être manipulés. Que toute force de police peut, à un moment donné, exercer la violence contre les citoyens qu’elle est appelée à protéger. Comme si l’on assistait à une sorte d’union universelle par le cynisme et à l’effacement des frontières entre le bien et le mal.

Vous soutenez que l’histoire est le produit de tous les errements de ceux qui nous ont gouvernés par le passé. Quelles sont les erreurs commises aujourd’hui dont on va payer le prix demain?

Je pense justement que cette nouvelle guerre froide représente une immense erreur. Elle pourrait engendrer des conséquences bien plus funestes que prévu parce que toute guerre, indépendamment de sa nature, est voulue et entretenue par les purs et durs, les militaires, les forces de sécurité, les représentants politiques les plus conservateurs. Et la population russe est la première victime de ce conflit qui augmente inexorablement son isolement.

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Or, cette habitude en Occident de dépeindre Poutine comme un "Docteur Evil" empire les choses. Cela nourrit les rivalités, alimente la confusion et donne raison à tous ceux qui, en Russie ou en Occident, souhaitent que le "Rideau de fer" soit à nouveau établi.

Vous dites souvent que le président russe, Vladimir Poutine, tel que l’on imagine, n’existe pas…

Plusieurs médias européens aiment présenter Poutine tel un habile manipulateur, comme l’esprit diabolique derrière la grande conspiration en cours contre le monde occidental. Mais en réalité aucun homme politique ne peut être habité par un tel génie stratégique. Poutine est un bon joueur tactique mais il n’a pas accouché d’une grande stratégie pour déstabiliser l’Occident. L’univers politique en Russie est bien plus chaotique que ce que l’on croit. Il n’y a pas un seul homme qui contrôle le Kremlin! J’aime plutôt parler d’un "Poutine collectif": un univers composé de groupes de pouvoir et d’intérêt, d’hommes de l’ombre et surtout d’une bureaucratie tentaculaire. Si Poutine n’a pas réussi à imposer de vraies réformes structurelles dans le pays c’est aussi en raison de ses infinis exercices d’équilibrisme pour complaire et satisfaire tous ces acteurs.

Schröder et Poutine. ©EPA

Est-il vrai que le Kremlin jouit et tire profit de toutes les divisions qui traversent l’Europe, à commencer par le Brexit?

C’est malheureusement vrai. Il s’agit d’un étrange phénomène d’origine psychologique. Le Vladimir Poutine du début voulait sincèrement faire partie du club des leaders occidentaux. Il voulait ressembler à Tony Blair, devenir l’ami de George W. Bush, il était très proche de Gerhard Schröder et de Silvio Berlusconi. Mais il s’est senti exclu, négligé et humilié par cet Occident auquel il voulait se rallier.

Sa tentative de faire adhérer facilement la Russie à l’Otan n’a pas été accueillie: on a traité ces requêtes de Moscou à l’instar de celles d’une petite capitale de l’Europe de l’est. Un rendez-vous manqué. Et, après le conflit ukrainien, la situation s’est envenimée. Une Europe unie fait peur à Moscou. Et le Kremlin préfère parler avec chaque capitale européenne bilatéralement, en court-circuitant l’UE.

Comment peut-on raviver la relation de confiance entre les médias et les opinions publiques à travers le monde?

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Je suis relativement optimiste pour ce qui concerne l’avenir de l’information. La nouvelle ère digitale porte avec elle plus d’avantages que d’inconvénients. L’univers des nouveaux médias est tellement plus ouvert, sophistiqué et équitable que celui des médias traditionnels! Aujourd’hui, on parle de "post-vérité" et j’aime rappeler que "vérité" en russe se traduit par "pravda", qui était aussi le nom d’un quotidien, l’un des plus puissants instruments de propagande de l’Union soviétique. Les choses changent, donc, mais pour notre bien: les nouveaux médias, les plateformes d’internet, le journalisme citoyen, les journaux indépendants on-line sont des canaux privilégiés de vérité et de liberté.

L’éternel dilemme, dans le cœur des hommes, entre le besoin de sécurité et le désir de liberté explique-t-il l’actuelle montée des populismes en Europe?

Oui mais cela n’explique pas tous les égarements du continent européen. L’Europe fait face à une crise de valeurs sans précédent. À la fin du 20e siècle, personne ne nourrissait de doutes sur la force et la légitimité du modèle libéral, de la démocratie occidentale. On assistait au triomphe du monde libre. Aujourd’hui, des incertitudes, des perplexités, des crises de conscience rongent toute nation, tout citoyen pensant. Et l’opposition entre ceux qui veulent préserver à tout prix les droits humains et la liberté, et ceux qui pensent que, seulement dans le repli, le déni et l’usage de la force, on peut prévaloir et assujettir, n’a jamais été aussi féroce et potentiellement meurtrière.

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