Ministre de l'Environnement, ministre du renoncement?

Nicolas Hulot, ex-ministre français de la transition écologique. ©BELGAIMAGE

Si les partis politiques se concentrent surtout à souligner ce qui les différencie en période électorale, ce ne sont pourtant pas les défis nécessitant des solutions communes qui manquent… Tel est l’objectif de cette série d’articles: tenter d’apporter au-delà des clivages idéologiques et politiques des réponses concrètes aux problèmes les plus pressants. Tous les quinze jours, par groupe de deux ou trois, des politiques aux sensibilités différentes, qui incarnent la génération montante, s’essayent à penser ensemble des sujets aussi brûlants que l’avenir de l’Europe, les conditions d’un enseignement performant, les enjeux climatiques et de mobilité, la révolution du travail et le revenu universel ou encore les conditions d’une bonne gouvernance politique.

Par Lorraine de Fierlant, Thomas Dermine et Gilles Vanden Burre
La première est échevine à Schaerbeek (LdB); le second est coordinateur du plan CATCH et le troisième est membre du parlement fédéral pour Ecolo. Ils écrivent à titre personnel.

Fin janvier dernier, nos quatre (!) ministres du climat ont été littéralement pris d'assaut par des militants frustrés du manque d'ambition de nos gouvernements dans la lutte climatique. Non pas (encore) que leurs cabinets ou domiciles aient été assiégés à coup de gourdins et de béliers par des hordes de jeunes activistes, mais ère numérique oblige, l'intifada s'est portée sur leurs canaux numériques.

Des militants ayant rendu public leurs coordonnées personnelles, nos ministres ont avoué avoir reçu près de 3.000 SMS, whatsapp, mails, inbox Facebook leur donnant une injonction, certes intrusive, mais légitime, d'assumer leurs responsabilités face à l'urgence environnementale et face aux générations futures. Certains ont même dû changer de numéro pour pouvoir continuer à travailler dans le flot continu de messages… Pas simple la vie de ministre du climat en 2019.

Le climat est une compétence portée par un Ministre à chaque niveau de pouvoir, cependant la responsabilité de trouver des solutions pour le climat incombe à l'ensemble des membres du gouvernement.
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Loin de nous l'idée de déresponsabiliser nos ministres en charge du climat, cependant force est de constater que leur position n'est pas aisée. Le climat est une compétence portée par un ministre à chaque niveau de pouvoir, cependant la responsabilité de trouver des solutions pour le climat incombe à l'ensemble des membres du gouvernement.

©Photo News

Au ministre des Finances, par exemple, de mettre un coup fatal à l'ineptie belge du système des voitures de société ou d'obliger nos instances publiques à désinvestir des énergies fossiles. Au ministre de la Recherche de concentrer de façon plus ciblée les financements publics sur le développement de solutions technologiques pour faire face à la transition. Au ministre de la Mobilité de donner une impulsion plus forte à la SNCB pour multiplier les fréquences et investir dans la modernisation du réseau.

"Voué à avaler des couleuvres"

André Comte-Sponville ©BELGAIMAGE

Comme l'écrivait récemment André Comte-Sponville dans un hebdomadaire français, être ministre de l'Environnement aujourd'hui revient souvent à être le ministre du renoncement permanent: "Tout ministre de l'écologie est voué perpétuellement, et presque par fonction, à avaler des couleuvres." Assumer ses responsabilités pour un ministre revient donc pour les plus cohérents à démissionner: c'est l'histoire de Nicolas Hulot dans le gouvernement Macron. À défaut de démission, il faudra se résigner à être le paratonnerre unique d'une légitime vindicte populaire alors que la responsabilité politique du naufrage écologique est plus large et concerne l'ensemble du gouvernement.

Les enjeux liés à la transition environnementale sont tels qu'ils s'accommodent plus difficilement qu'ailleurs des compromis qu'imposent les exigences de la gestion gouvernementale. Ils nécessitent des choix forts qui doivent être portés de manière transversale par un gouvernement.

A défaut, les arbitrages politiques seront systématiquement réalisés en défaveur des enjeux liés au climat qui par essence ont des conséquences qui malgré qu’elles soient sans commune mesure avec tous les autres enjeux sociétaux, se situent à plus long terme et sont donc moins porteurs d’un point de vue électoraliste à court terme.

En conséquence, aujourd'hui, c'est systématiquement le ministre de l'Économie, des Finances, de l'Emploi ou de l'Agriculture qui prend le dessus, voire fait barrage, aux mesures climatiques les plus ambitieuses, ce qui s'avère intenable à long terme. Aucun gouvernement n’a encore trouvé de recette miracle face à ce biais dans la prise de décision politique en faveur du court-termisme. Ce n’est certainement pas en faisant du climat une compétence ministérielle "comme les autres" portée par un ou une ministre "comme les autres" que cette situation sera amenée à changer.

Une solution serait pour notre prochain gouvernement fédéral de se donner dans son accord de gouvernement des objectifs clairs en matière de politique écologique et environnementale, en parallèle d’autres objectifs par exemple en matière budgétaire ou de création d’emplois. L'instauration d'un « Climate State of the Union » en quelque sorte.
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Une solution serait pour notre prochain gouvernement fédéral de se donner dans son accord de gouvernement des objectifs clairs en matière de politique écologique et environnementale, en parallèle d’autres objectifs par exemple en matière budgétaire ou de création d’emplois.

Il définirait aussi une méthodologie robuste de suivi de ces objectifs, avec, par exemple, un moment annuel au Parlement durant lequel le Premier ministre et ses vice-premiers viendraient rendre compte de leur action en matière climatique et de l'évolution des principaux indicateurs en la matière (émission des gaz à effet de serre, qualité de l'air, investissement dans les énergies fossiles…).

"Climate State of the Union"

L'instauration d'un "Climate State of the Union" en quelque sorte. La responsabilité transversale d’atteindre les objectifs environnementaux serait donc logiquement celle du Premier ministre qui deviendrait "de facto "porteur de la compétence "climat".

A travers son statut, il est en effet le seul membre du gouvernement capable de contraindre ses ministres à effectuer des arbitrages en faveur de l’environnement et d’expliquer les arbitrages effectués aux citoyens en portant la parole uniforme du gouvernement.

L'environnement, l'écologie ou le climat ne peuvent plus être traités « à la marge » comme cela a trop souvent été le cas depuis des décennies.
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Agir de la sorte permet de donner effectivement la primauté aux objectifs environnementaux de long-terme (portés par le Premier ministre) envers d’autres objectifs portés par d’autres ministres. Par rapport aux autres niveaux de pouvoir, le chef du gouvernement fédéral aurait également un rôle pivot, via le comité de concertation, afin d'accorder les violons des quatre ministres du climat en vue de la préparation des réunions européennes et du respect des obligations internationales de la Belgique en la matière.

Si nous voulons être à la hauteur des enjeux posés par le défi climatique, il faut impérativement que nos prochains gouvernements intègrent cette dimension dans l'ensemble des politiques publiques. L'environnement, l'écologie ou le climat ne peuvent plus être traités "à la marge" comme cela a trop souvent été le cas depuis des décennies. Ils doivent, au contraire, être au cœur du moteur politique si nous souhaitons pouvoir regarder en face nos petits-enfants sans avoir de regret. C’est là un enjeu à hauteur de la responsabilité du Premier ministre.

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