interview

Mohammed Nasheed : "Se préparer à l'arrivée des réfugiés climatiques, ça n'est pas la solution"

Mohammed Nasheed (gauche) à l'époque où il était encore président. ©AFP

L'ex-président de la République des Maldives pousse un cri d'alarme face à la montée des eaux qui menace l'Etat insulaire.

Interview par
Frédéric Rohart

On l’appelle parfois "le Mandela des Maldives". Mohammed Nasheed n’aime pas être comparé à une telle icône, mais ce surnom a le mérite de planter le décor. À cette différence près que devenir président de son pays ne l’a pas empêché de retourner au trou. Sa première arrestation remonte à 1990. Après avoir étudié en Angleterre, il collaborait à une revue dont tous les membres ont été menottés. Prison, résidence surveillée, bannissement, exil… Il sera torturé par deux fois, raconte-t-il. Pour ses idées "libérales". Il fonde le parti démocratique maldivien (MDP), et remporte les premières élections libres du pays, en 2008. Lui Président, il réforme à tout va, décentralise, met en place la protection sociale... Mais son combat le plus visible est celui du réchauffement climatique. À la tête d’un État insulaire menacé de disparition par la montée des eaux, il ne recule devant rien pour alerter l’opinion internationale – il organisera même un conseil des ministres sous-marin, avec masques et tubas. Mais son quinquennat fait long feu. En 2012, l’arrestation d’un juge conservateur déchaîne les passions. Après des semaines de manifestations et une mutinerie de la police, il démissionne – sous la contrainte des armes, dira-t-il. Accusé de "terrorisme", il est arrêté et c’est le demi-frère de l’ancien dictateur, Abdulla Yameen, qui reprend les rênes du pays. Sous la pression internationale, les Maldives autorisent Nasheed à aller se faire soigner au Royaume-Uni, où il recevra l’asile politique.

Il voyage depuis régulièrement au Sri Lanka, voisin des Maldives, pour poursuivre son combat politique – il préside toujours le MDP. Mais c’est à Liège que nous l’avons rencontré : en marge du "Festival Hugo" sur les migrations et l’environnement, organisé par l’observatoire éponyme de l’Ulg à la Cité Miroir. Il participait mardi à un débat autour du film "The Island President", qui met en image son combat contre le réchauffement climatique.

Le film qui a fait de vous une icône de la lutte contre le réchauffement a été tourné il y a une dizaine d’années. Comment la situation a-t-elle évolué depuis ?
Les coraux meurent, et comme ils sont la dernière ligne de défense des îles, leur disparition accentue l’érosion. L’eau salée s'infiltre dans l’aquifère, et cela a un impact sur l’approvisionnement en nourriture. Les pêcheurs pratiquent la pêche à la ligne, mais la dynamique des eaux est perturbée et ils tirent moins de poissons qu’avant... Mais pour moi, la pire chose qui soit arrivée ces dernières années, c’est que les Maldives soient retombées dans la dictature.

La dictature, plus grave que le réchauffement ?
J ’ai toujours pensé que la gouvernance était la plus importante des mesures d’adaptation au réchauffement. En l’absence de gouvernance, l’argent d’un pays va aux mauvaises personnes, vers les mauvais projets, au mauvais prix, au mauvais endroit. C’est ce qu’il se passe aujourd’hui. Sans parler du fait que le dictateur en place (Abdulla Yameen Gayoom, NDLR) ne croit pas au changement climatique…

Justement, il y a des élections l’an prochain, comment les approchez-vous ?
Ils vont les truquer. À moins qu’une bonne observation internationale les en empêche. Mais j’entend jouer un rôle dans ce scrutin. Je vais y retourner. Et ils vont m’arrêter. Mais je serai dans l’équation. Je pense y aller en juin ou juillet de l’an prochain, juste avant le scrutin.

C’est prendre un risque énorme.
Mon professeur d’économie me disait: plus grand est le risque, plus grand est le bénéfice (il rit).

Revenons au réchauffement : la gouvernance est essentielle, mais ne suffit pas. Comment les îles peuvent-elles se préparer à la montée des eaux ?
Un mètre de digue nous coûte 800.000 dollars. Et nous avons 1900 îles. Même la France n’a pas cet argent. On ne peut pas demander ça, et je ne pense pas que l’aide puisse résoudre ce problème. Nous devons impliquer l’entrepreneuriat social. Nous avons un programme de partenariats public-privé pour les infrastructures, essentiellement des infrastructures d’adaptation. Notre ressource principale, ce sont les plages. Il faut trouver des modèles d’affaires qui fonctionnent. Je pense que chaque morceau de terre ici-bas a assez de ressources pour assurer sa propre continuité. Quand nous étions au gouvernement, j’ai été aux Pays-Bas, qui retiennent les eaux depuis 400 ans. Et j’ai rencontré l’entreprise Dutch Docklands. Ils ont imaginé des îles flottantes. Bien sûr, c’est très cher, mais si vous tenez compte de l’aspect commercial qu’elles revêtent, elles peuvent être très lucratives!

Dans 100 ans, les Maldives, ce seront des îles artificielles ?
Il faut mettre en jeu toutes les technologies disponibles pour trouver un autre équilibre. Un demi-million de Maldiviens errant à travers la planète avec un milliard d’autres, ça ne va pas nous sauver. La Nouvelle Zélande va autoriser les réfugiés climatiques dans sa législation : vous voyez d’ici le bazar ! Oui, c’est bien comme mesure de réassurance, mais ce n’est pas la solution. On ne peut pas déplacer un milliard de personnes ! On deviendra fous si on entreprend ça. La planète est trop saturée.

Si rien ne change, l’exode va s’imposer.
Oui, les gens trouveront des bateaux, ils partiront. Bien sûr, ils veulent venir en Europe, en France. Pour l’Europe, la solution n’est pas à chercher dans un mécanisme d’accueil, mais de s’assurer que ces gens puissent continuer à vivre heureux là où ils sont.

Comment jugez-vous la façon dont l’Europe appréhende cette question ?
Les questions migratoires sont à nouveaux très sensibles en Europe. Quand j’étudiais en Angleterre dans les années 1970, 80, personne ne me demandait combien de temps je comptais rester. Aujourd’hui, on me le demande presque à chaque pas que je fais. Les dirigeants européens sont beaucoup plus focalisés sur la gestion de l’afflux que sur celle des causes. Peut -être pensent-ils qu’il est trop tard pour travailler à la source, mais ça ne l’est pas. Je ne leur demande pas d’argent. Je leur demande de s’assurer que la gouvernance soit correcte. Nous avons les ressources pour survivre.

Un point commun entre les Maldives et la Belgique est qu’un nombre significatif de nos jeunes ont rejoint Daesh. Comment appréhendez-vous l’islam radical ?
Je pense que quelque chose de très intéressant est en train d’arriver en Arabie Saoudite. Le prince héritier Mohammed Ben Salmane s’engage dans des réformes politiques et cléricales pour apporter une version plus "normalisée" de la religion. Cela pourrait changer la donne.

Le plus grand défi des deux-trois prochaines années, c’est que Daesh pourrait devenir quelque chose d’autre, exactement comme les moudjahidines sont devenus les Talibans. Sauf si l’on parvient à mettre la main sur les "returnees". C’est grave. Je suis beaucoup plus inquiet qu’avant les élections de 2008. Les salafistes sont en très bonne position pour pourraient prendre le pouvoir. Ces gens, ils vous mangent de l’intérieur.

Et comment combattez-vous ça ?
Il faut beaucoup parler, beaucoup de liberté d’expression. Certainement pas moins.

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