carte blanche

Mort d'un authentique Européen

Journaliste

Un homme d’Etat s’en est allé. Une personnalité atypique, trop naïve pour parvenir au sommet du pouvoir, trop fragile pour résister aux assauts souvent rudes de la politique, trop idéaliste pour se contenter de l’action. Et pourtant, l’homme fut l’un des acteurs majeurs de la " deuxième gauche ", parvint à se hisser jusqu’à Matignon, conduisit deux gouvernements dont le réalisme politique servit tant l’économie que le progrès social, et ne cessa d’être actif sur les bancs du Palais Bourbon et du Palais du Luxembourg comme dans les hémicycles de Strasbourg et de Bruxelles.

Il rêvait d’un modèle social exemplaire. Pour la France, d’abord, et l’Europe ensuite. Il pensait que le travail était un vecteur d’émancipation, que l’activité économique était un formidable levier d’enrichissement culturel et social. Il était probablement, avec Jacques Delors et Valéry Giscard d'Estaing, la dernière grande figure française d’une génération de responsables politiques pour qui la construction européenne épousait le sens de l’histoire. Comme une évidence.

Sa passion du dialogue n’était pas un vain mot. Quelque complexe que pût parfois sembler son discours, il avait le courage de ne jamais céder à la démagogie, de ne pas déroger au " parler vrai " qui lui était si cher et qu’il avait pris pour règle. Comme un absolu. Car pour lui, le dialogue était d’abord lié au respect dû à son interlocuteur, et la mission du politique consistait à lui dire la vérité. Une marque de considération élémentaire, une déférence que l’élu doit au citoyen qui lui a confié le mandat de gérer la chose publique.

Si ses pairs avaient fait preuve de la même attention à l’égard du corps électoral que celle dont il ne s’est jamais départi, peut-être le projet européen serait-il aujourd’hui mieux compris et mieux intégré par les populations. Peut-être le populisme ne se serait-il pas emparé comme d’un épouvantail, de la cause européenne car il n’aurait pas eu d’emprise pour y planter ses crocs.

Il savait les ravages que pouvait causer le nationalisme...

Il savait les ravages que pouvait causer le nationalisme à travers la guerre et la Résistance dont son père fut un membre éminent. Il avait expérimenté l’exercice de la violence en Nouvelle Calédonie lorsqu'il était Premier ministre et parvint malgré tout à la réguler grâce à un processus de négociation qui marqua l’homme et le politique. Paradoxe des paradoxes, en dépit de l’ouverture d’esprit et de conciliation qui a marqué son action publique, il dut pourtant se résoudre à gouverner à coup de 49.3 car il ne bénéficiait que d’une majorité relative à l’Assemblée nationale. Peut-être est-ce l’une des raisons inavouables qui poussèrent malicieusement François Mitterrand à le nommer en 1988 à la tête du gouvernement ? Il devait y avoir, dans le cynisme mitterrandien, quelque chose qui amusa profondément l’ancien chef de l’Etat à placer l’adversaire qu’il détestait le plus dans son propre camp politique, dans une situation intenable et précaire, obligé de maintenir le cap sans disposer d’un soutien parlementaire suffisamment confortable pour naviguer sans heurt, devant composer tantôt avec le PC alors qu’il s’était opposé au programme commun, tantôt avec l’appui du centre-droit, pourtant traditionnellement allié au RPR de l’époque. C’était mal connaître notre homme qui réussit non seulement à rester à Matignon durant trois ans, en dépit d’une étreinte élyséenne souvent asphyxiante, mais qui de surcroit parvint à y imprimer durablement sa marque avec les Accords de Matignon, la création du RMI ou de la CSG.

Il restera dans l’histoire comme un homme de conviction, habité par cette détermination à penser que le pouvoir politique est davantage girondin et décentralisateur que jacobin et centripète, que l’économie est au service de la société, que le progrès social est sa finalité, et la réforme – plutôt que la rupture – en est la voie. Affranchi de tous les dogmatismes, il n’en demeurait pas moins un utopiste qui par la force imaginative et rigoureuse de son jugement, parvenait à intégrer constamment les nouveaux défis dans le rêve qu’il poursuivait, de construire un monde meilleur : la paix, le chômage, l’environnement, le désamour du citoyen pour la classe politique, la mondialisation, rien n’échappait à l’analyse de cet esprit brillant qui en dépit de ses 85 ans était demeuré à la pointe de la réflexion sur son époque. Par-delà les appartenances - de la SFIO au PS en passant par le PSA et le PSU -, il n’a pas dévié de sa route qui a rapidement dépassé les frontières de l’Hexagone pour aboutir à l’Europe. Michel Rocard n’est plus. Un Européen convaincu s’en est allé. Nul doute que le rocardisme, issu d’un mendésisme que Michel Rocard avait su moderniser, est une pensée suffisamment féconde pour générer à son tour un rayonnement éclairant et une méthode inspirant la génération de femmes et d’hommes qui se réclament de lui.

Olivier Boruchowitch

Co-Fondateur de Stand Up for Europe

http://www.standupforuseurope.eu

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