carte blanche

"N'allez pas croire que le coronavirus est une bonne nouvelle pour l'environnement"

Le Covid-19 n’est pas un remède miracle au changement climatique. C’est plutôt une énorme distraction, qui détourne les investissements publics et privés des énergies vertes et efface temporairement de la mémoire des citoyens et des gouvernements l’urgence climatique.

La propagation du Covid-19 et la mise en quarantaine de millions de personnes vont faire énormément de perdants dans les mois à venir.

Étonnamment, un gagnant est souvent mentionné dans la presse : l’environnement. Je pense pourtant que ce dernier sera une victime de plus du coronavirus.

Des bénéfices à court terme...

Celine Boulenger

Economiste Degroof Petercam

 

La mise à l’arrêt totale de la ville de Wuhan, considérée comme le cœur industriel de la Chine, a engendré une baisse des émissions de gaz à effets de serre jamais connue auparavant.

Des images satellites partagées par la Nasa ont fait du bruit ces derniers jours, car elles montrent une forte diminution des émissions de dioxyde d’azote en Chine depuis janvier. Les émissions de CO2 ont elles aussi fortement diminué (25% en deux semaines) et le charbon utilisé par les centrales électriques a atteint son taux le plus bas en quatre ans.

L’impact sur les émissions globales est considérable puisque la Chine est aujourd’hui responsable de 29% des émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et qu’elle héberge plus de 1.000 centrales à charbon fonctionnelles.

La récente diminution des émissions chinoises se traduit par une diminution globale de 6%, ce qui n’est pas négligeable. La pollution de particules fines est également à la baisse en Chine, avec une diminution de 20 à 40%.

En Italie, premier foyer européen du Covid-19, et où toutes les régions sont depuis peu sous quarantaine, on observe également une diminution des particules fines dans l’air. Le coronavirus serait-il donc une "bénédiction" pour notre planète ? Je n’en suis pas convaincue.

... qui vont nous rattraper sur le long terne

L’impact à long terme du coronavirus sur l’environnement sera, selon moi, négatif. Tout d’abord, les  bienfaits pour l’environnement sont éphémères. La Chine, par exemple, est connue pour accélérer sa production industrielle au lendemain de crises économiques, ce qu’elle fera sûrement dans les prochains mois, augmentant fortement les émissions de gaz à effets de serre. L’impact positif sur la qualité de l’air pourrait donc être réduit à néant.

De plus, une crise globale entraine souvent un repli des investissements durables. Effectivement, l’attention des gouvernements ainsi que celle du public est aujourd’hui focalisée sur le Covid-19, et non sur le changement climatique, qui lui, se retrouve en arrière-plan.

Certains gouvernements (en Italie et en Chine par exemple) ont déjà commencé à puiser dans leurs réserves fiscales pour essayer de limiter les dégâts économiques du coronavirus. Ces investissements vont cibler les PME touchées par la crise ainsi que le secteur de la santé, et non les secteurs écologiques, au plus grand regret de certains.

Vendredi dernier, plus de 4000 militants pour l’environnement (en présence de Greta Thunberg) réclamaient aux gouvernements de traiter la crise climatique avec la même urgence que celle du coronavirus.

Si le coronavirus engendre une crise économique grave, il pourrait à son tour, asphyxier l’intérêt des citoyens pour l’environnement.
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La crise financière de 2008 nous donne une idée de l’impact des crises économiques sur l’environnement ; et plusieurs études montrent que cet impact était négatif. Une première menée par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), en 2012, auprès de la population française, montre que plus une crise économique est forte, plus elle détourne l’attention des problèmes environnementaux.

Une autre étude, menée par des chercheurs américains, révèle qu’entre 2008 et 2010, l’intérêt des Américains pour les problèmes climatiques a fortement faibli, et cela en grande partie à cause de l’incertitude économique créée par la crise financière. Si le coronavirus engendre une crise économique grave, il pourrait à son tour, asphyxier l’intérêt des citoyens pour l’environnement.

Ensuite, la crise du coronavirus a également amené à une diminution du prix du pétrole (causée par une faiblesse de la demande, venant, en autres, des secteurs de l’industrie et du transport). Cela pourrait rendre les énergies fossiles plus attrayantes et diminuer l’investissement dans les énergies vertes ainsi que la demande pour les véhicules moins énergivores.

Le Covid-19 a également un impact plus direct sur l’énergie renouvelable, à cause de l’importance de la Chine dans la production mondiale des panneaux solaires. Celle-ci est handicapée due au ralentissement de l’activité industrielle en Chine, certaines installations en Europe vont d’ailleurs devoir être reportées.

De plus, les chamboulements au niveau de la chaine de production des panneaux photovoltaïques pourraient pousser les prix à la hausse (alors que le pétrole, lui, devient moins cher) et donc affaiblir la demande. 

Enfin, les efforts fournis par les industries du secteur du transport en matière de réductions d’émissions sont aussi sur la sellette. La chute de la demande engendrée par le coronavirus plombe les compagnies aériennes, dont les revenus vont chuter d’au moins 11 % en 2020.

Pour les aider à passer le cap, certaines d’entre elles, dont Air France-KLM, demandent même aux gouvernements européens de postposer le lancement de certaines régulations sur leurs émissions.

La France, par exemple, comptait lancer une "écotaxe" sur une majorité des vols dès 2020, il faudra voir si celle-ci est maintenue. Si ces politiques sont postposées, l’impact sur l’environnement pourrait être substantiel, car les émissions de CO2 venant du secteur aérien représentent déjà 3% des émissions globales, et on s’attend à ce qu’elles triplent d’ici 2050.

Pas le remède miracle

Le Covid-19 n’est donc pas un remède miracle au changement climatique. C’est plutôt une énorme distraction, qui détourne les investissements publics et privés des énergies vertes et efface temporairement de la mémoire des citoyens et des gouvernements l’urgence climatique.

Prétendre que le coronavirus est bon pour l’environnement peut aussi amener à une complaisance qui serait très dangereuse sur le long terme. Ne répétons pas les erreurs commises lors de la crise financière, et ne perdons pas de vue nos objectifs climatiques, qui sont tout aussi essentiels que la lutte contre les dégâts engendrés par le coronavirus.

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