Ne commettons pas l'erreur de bannir Huawei

©REUTERS

La mise à l’écart de Huawei réduira seulement la capacité à surveiller, et encore plus à influencer la croissance d’un bloc techno-autoritaire émergent.

Par Howard Yu
Professeur en management stratégique et innovation
IMD Business School de Lausanne

Les craintes des pays occidentaux concernant l’infiltration du géant chinois des télécoms Huawei dans leur infrastructure technologique s’inscrivent dans la peur d’une montée en puissance de la Chine.

Trois des cinq États anglophones qui composent les "Five Eyes" pour l’échange de renseignements, à savoir les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ont déjà interdit à leurs entreprises locales d’avoir recours à la technologie Huawei pour construire leurs réseaux 5G. Le Royaume-Uni et le Canada sont mis sous pression pour leur emboîter le pas.

De son côté, Donald Trump a décidé la semaine dernière d’interdire les exportations de produits technologiques américains vers certaines entreprises jugées "à risque" pour la sécurité nationale. Le géant Google, dont le système Android équipe l’immense majorité des smartphones dans le monde, a dans la foulée annoncé qu’il allait couper les ponts avec Huawei.

Pour autant, une grande partie de ces craintes sont infondées et l’éviction de Huawei pourrait se retourner contre ceux qui l’ont initiée. Cela aurait non seulement pour effet de limiter l’accès des pays occidentaux à de nouvelles technologies de pointe, mais aussi de créer un monde clivé entre différentes technologies.

Ren Zhengfei, CEO de Huawei. ©AFP

En fonction du point de vue adopté, on obtient des portraits de Huawei très divergents. Un grand nombre de ces préoccupations s’appuient sur l’idée que l’entreprise est de connivence avec le gouvernement chinois et montrent du doigt le passé de son fondateur, Ren Zhengfei, comme ingénieur de l’Armée populaire de libération. Pourtant, Ren ne détient que 1,4% environ des actions de la société (le reste étant détenu par plus de 80.000 employés de Huawei), et il s’agit d’une société privée, pas d’une société publique.

Certains accusent aussi Huawei de vol systématique de propriété intellectuelle. Ses concurrents, Nokia et Ericsson, ont toutefois mis du temps à mettre au point des équipements de télécommunications aussi avancés que Huawei et l’opérateur de télécommunications britannique, BT, a avoué que la société représentait "le seul véritable fournisseur de 5G".

On observera par ailleurs que Huawei est parvenue à dominer le marché des équipements de télécommunications en Afrique. Au cours des dix dernières années, les services de téléphonie mobile ont, de fait, accompli des miracles économiques sur le continent. En tenant bon face à un certain nombre de conditions défavorables, Huawei a été le principal fournisseur de cette infrastructure.

À la moulinette

La question est de savoir comment Huawei a pu déposer le plus grand nombre de brevets en Europe, consacrer plus d’argent à la recherche que ses concurrents Cisco, Nokia ou Ericsson, tirer la moitié de ses recettes en dehors de la Chine, et afficher un chiffre d’affaires deux fois supérieur à celui de Cisco et nettement plus élevé que celui d’IBM.
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Mais ce n’est pas pour ses activités en Afrique que Huawei est aujourd’hui passée à la moulinette. La question est de savoir comment Huawei a pu déposer le plus grand nombre de brevets en Europe, consacrer plus d’argent à la recherche que ses concurrents Cisco, Nokia ou Ericsson, tirer la moitié de ses recettes en dehors de la Chine, et afficher un chiffre d’affaires deux fois supérieur à celui de Cisco et nettement plus élevé que celui d’IBM. Voici le visage de Huawei contre lequel les gouvernements occidentaux et bon nombre de médias haussent le ton.

Lorsque les responsables à Washington parlent de l’importance d’interdire Huawei aux États-Unis ou d’empêcher les sociétés américaines comme Qualcomm ou Intel de vendre des produits à Huawei, ils évoquent une idée bien plus difficile à défendre, du moins en public.

Cette idée, c’est le désengagement auprès de la Chine – une action impossible dans une économie mondialisée. À peu près tout le monde, y compris Cisco, Ericsson et Nokia, fait fabriquer son matériel de télécommunications en Chine.

La British Telecom Tower à Londres. ©REUTERS

Le plus grand risque que courent les pays occidentaux à se détacher de Huawei est de perdre leur capacité à surveiller l’entité qu’ils redoutent le plus. Dans le secteur des télécommunications, lorsque des fournisseurs de services comme BT, Verizon et AT & T achètent du matériel auprès de Huawei, la démarche n’est pas aussi simple que l’achat d’un livre sur Amazon. Pour devenir un fournisseur de BT, par exemple, il faut passer un bon nombre de tests.

Vision radicalement différente

©EPA

Lorsque je me suis rendu à Shenzhen, en Chine, l’an dernier, des responsables locaux m’avaient expliqué qu’une grande partie de l’infrastructure urbaine sera numérisée et que Huawei inondera la ville avec un réseau 5G. Cela permettra ainsi de réduire les problèmes de vitesse et de latence pour les ordinateurs qui utilisent ce réseau.

Cela implique également que les nouvelles technologies, comme les voitures autonomes, nécessiteront une puissance informatique bien moindre pour fonctionner car la puissance de calcul nécessaire pourra simplement être déchargée sur l’infrastructure de la ville.

©EPA

En réalité, il s’agit d’une vision radicale, et radicalement différente de celle d’Intel, qui aspire à dominer le nouveau marché des transports. Avec l’envol de la conduite autonome, les véhicules deviendront de véritables ordinateurs sur roues. Des puces plus puissantes seront nécessaires, et c’est là qu’Intel entre en scène.

©Bloomberg

De son côté, Huawei a une autre idée pour les voitures connectées, celle d’utiliser sa propre technologie et d’éviter de dépendre des puces fabriquées par d’autres fournisseurs. Cela compromettra évidemment directement la stratégie d’Intel en Chine, et ailleurs.

Voilà le plus grand danger de l’éviction de Huawei : un programme technologique nettement différent se verra accéléré non seulement en Chine, mais aussi en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient et en Afrique.
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Voilà le plus grand danger de l’éviction de Huawei: un programme technologique nettement différent va s’accélérer non seulement en Chine, mais aussi en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient et en Afrique. La logique est simple. Les pays pauvres qui n’ont pas les moyens de construire leur propre réseau de données ou qui se méfient de l’intervention occidentale seront fidèles envers celui qui contribuera à poser les "tuyaux" à faible coût.

La mise à l’écart de Huawei ne ralentira donc pas la domination chinoise sur les marchés de la 5G et de l’IA; un scénario catastrophe pour les responsables américains de la sécurité. La mise à l’écart de Huawei réduira seulement la capacité à surveiller, et encore plus à influencer la croissance d’un bloc techno-autoritaire émergent. Si la guerre froide nous a bien appris quelque chose, c’est que le maintien d’un certain degré d’ouverture avec notre adversaire est toujours la meilleure défense contre une issue catastrophique.



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