Ne gaspillons pas cette crise

Les travailleurs et travailleuses de la santé nous montrent la voie et le sens des responsabilités. ©Photo News

Il faut gouverner, et le coronavirus sera, si nous le voulons, une opportunité à saisir. Pas de rhétorique, mais des actes. Never let a good crisis go to waste, comme le disait Churchill.

Par Jean Hindriks
Itinera Institute

En ce moment, le pays est en guerre sanitaire contre un ennemi inconnu, le coronavirus qui frappe le monde entier. Nous l’avons vu se faufiler et sommes restés inactifs, aucune des 9 (sic!) excellences ayant la santé dans leur compétence n’a agi suffisamment rapidement. Une attitude qui reflète parfaitement le climat politique ambiant après les élections du 26 mai 2019, il y a maintenant 296 jours ou 10 mois.

Jean Hindriks

Itinera Institute

La rhétorique politique électorale s’est retournée contre les élus eux-mêmes, car ils avaient proposé de magnifiques projets... mais pour un autre pays ("Een mooie nota voor een ander land", De Standaard du 29 novembre 2019). Les gouvernements régionaux ont été installés avec de belles déclarations gouvernementales, relevant davantage de l’amalgame de textes que d’un vrai projet cohérent: peu ou pas de dynamique. Le gouvernement fédéral minoritaire sortant a continué tant bien que mal, sans véritable direction ni vision pour l’avenir. Les conseillers royaux ont défilé, les présidents de partis ont péroré.

Le retour de l’expertise face à la crise sanitaire

Pour l’instant, la leçon la plus importante est que nous pouvons bel et bien mener une politique de crise sanitaire efficace. Nos professionnel (le) s de la santé – des virologues de haut niveau au personnel soignant – sont des modèles de capacité d’action et de sens des responsabilités. Au début, on a perdu beaucoup de temps à prendre des décisions politiques, mais une fois que le gouvernement fédéral a fondé sa politique sur l’expertise, tout a démarré très vite.

"Nous ne connaissions plus vraiment d'unité de commande politique, mais seulement une fragmentation désespérée des compétences n’ayant pas le moindre rapport avec la réalité".
Jean Hindriks
Itinera Institute

Ce qui est remarquable, car nous ne connaissions plus vraiment d’unité de commande politique, mais seulement une fragmentation désespérée des compétences n’ayant pas le moindre rapport avec la réalité. De même, les politiques reposant sur la connaissance et l’expertise ont été marginalisées et broyées politiquement dans des conseils et commissions interminables, pour finalement être mises de côté dans des cabinets et concertations intercabinets.

Par rapport à cela, la lutte contre le coronavirus, telle qu’elle est menée aujourd’hui, est un changement radical. L’expertise est de retour en avant-plan. Les scientifiques ont remplacé les politologues dans les médias. Ils sont maintenant aux commandes, notamment grâce aux compétences particulières de nos éminents virologues, qui s’avèrent par ailleurs d’excellents pédagogues. La politique fait ce qu’elle est censée faire: fonder la politique sur l’expertise, éclairages et recommandations scientifiques. Pratiquement sans dilution partisane, détours ou dissimulation.

Combiner urgence et long terme

Les crises sont les moments de changement par excellence, nos travailleurs et travailleuses de la santé nous montrent la voie et le sens des responsabilités.

Les suggestions ne manquent pas: nous avons besoin d’un nouveau départ. En marge de la crise du coronavirus, qui est suffisamment grave et exigera toute l’attention, les (nombreux) parlementaires doivent prendre des initiatives. Il faut un travail fondamental pour l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Dans lequel les parlementaires doivent mobiliser les connaissances et les expertises. Le parlement a maintenant l’occasion durant la période des pouvoirs spéciaux d’y travailler en combinant l’urgence et le long terme. Voici quelques pistes d’action.

Réorganisez les niveaux politiques en ensembles rationnels, avec une unité de direction. Concentrez-vous sur l’efficacité des pouvoirs publics et l’efficacité en tant que paramètre dominant: ce sera la plus grande et la meilleure réforme de l’État de l’histoire belge;

  1. Concentrez-vous sur des objectifs politiques clairs et orientez votre plan sur ceux-ci.
  2. Évaluez votre politique sur la base de critères clairs et adaptez-la en permanence. Encore une fois, regardez l’escalade des mesures relatives au coronavirus: yes we can !
  3. Restaurez l’importance de la connaissance et de l’expertise en tant que base de la politique.
  4. Changez la culture politique. Dépolitisez ce qui ne doit pas être politisé: administrations, nominations, dossiers, collaborateurs ministériels etc.
  5. Arrêtez la mauvaise particratie. Laisser les partis se concentrer sur leur projet social et l’étayer par la connaissance et l’expertise. La vraie politique, c’est le service au public, pas le favoritisme des partis politiques. Débarrassez-vous de ces dérives!
  6. Repensez le marché du travail pour les prochaines décennies. Libérez-vous de vos peurs qui paralysent et imposent le statu quo.
  7. Rétablissez un dialogue serein entre gouvernement et parlement. Rétablissez le grand débat public, avec le Parlement comme moteur et les experts comme contributeurs.
  8. Rétablissez la culture de la responsabilité sociale. Ne dissimulez plus les choses. Ne focalisez pas les débats sur l’indignation, mais sur l’analyse et le processus d’amélioration. 
  9. Visez l’impact et l’amélioration du bien-être de nos concitoyens.
  10. Mettez fin à l’inflation réglementaire et rétablissez la sécurité juridique en tant que valeur fondamentale d’un État de droit.

"Never let a good crisis go to waste"

Il y a beaucoup de talents dans nos assemblées politiques, mais ils rongent leur frein sous une junte de chefs de partis. Refaites du Sénat un véritable lieu de réflexion, et non plus un conseil de surveillance politique et un salon de discussion. Il faut maintenant gouverner, et le coronavirus sera, si nous le voulons, l’opportunité à saisir. Pas de rhétorique, mais des actes. "Never let a good crisis go to waste", comme le disait Churchill. Les crises sont les moments de changement par excellence, nos travailleurs et travailleuses de la santé nous montrent la voie et le sens des responsabilités. Ne gâchons pas cette occasion de changer nos habitudes.

 

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