carte blanche

Ne nous plaignons pas de la robotisation

Taux de chômage versus robotisation : en 2016, le Japon hautement robotisé avec un ratio de 2,7 robots présentait un taux de chômage inférieur à 3%. La Belgique quant à elle présentait un taux de chômage de 7% et un ratio de 1,5 robot.

Bruno Menu
Directeur Clients Professionnels et Professions Libérales, CBC Banque

S’il y a bien une tendance actuelle qui n’aura échappé à personne, c’est celle de l’instantanéité. Plus nous goûtons à ce fruit défendu qu’est l’immédiateté d’une réponse, d’un acte, d’un produit de consommation toujours plus rapidement disponible, plus nous en apprécions les saveurs et plus nous l’exigeons et l’imposons comme une norme de référence, comme un critère de satisfaction qui fait la différence. Sans quoi nous allons voir ailleurs.

Et ce n’est un secret pour personne que le coupable est tout désigné; la digitalisation de notre quotidien couplée à l’intelligence artificielle qui mettent l’homme en concurrence avec la machine pour satisfaire ce besoin d’instantanéité.

Mais à y regarder de plus près, si à ce jeu de l’instantanéité, la machine bat l’homme par K.O., ce dernier ne devrait y voir ni rancune ni amertume. D’un côté le consommateur gagne du temps et de l’énergie pour faire "autre chose". De l’autre, l’entrepreneur et ses partenaires peuvent consacrer du temps à réfléchir à la durabilité de leur business modèle, à anticiper les changements et à se tourner vers demain.

L’empathie, la créativité et la question du sens, propres à l’homme, prennent alors une place de choix à l’abri d’une réelle concurrence avec la machine.

Un point de non-retour

©AFP

Peu de secteurs sont encore épargnés par la digitalisation. Avoir tout, tout de suite ne relève plus du luxe ou du privilège mais de la normalité. Place donc aux algorithmes qui ne connaissent pas l’essoufflement et cultivent l’art des volumes.

Dans le secteur bancaire, ils sont d’ailleurs précieux. Si hier, il fallait attendre 24 jours pour obtenir la réponse pour un financement, aujourd’hui, il faut 24 heures et gageons que demain il ne faudra plus que 24 secondes. Et demain n’est pas si loin. Ce n’est en effet plus qu’une question de mois avant que l’instantanéité concerne plus d’une opération sur deux pour les acteurs les plus performants. Et d’ici 2020, probablement que plus de 80% des crédits seront instantanés.

Et plus on se rapproche de l’instantanéité, plus on s’éloigne de ce point de non-retour qui rend le robot essentiel, voire indispensable. Mais faut-il s’en plaindre et qui au juste? Certainement pas l’entrepreneur qui peut remplacer sa camionnette en quelques instants et continuer ses activités sans pertes sèches, ni le patron d’entreprise qui doit rapidement constituer et financer un nouveau stock pour satisfaire une importante commande.

Quel humain aussi téméraire soit-il pourrait donc prétendre à une telle performance, à une telle rapidité? Aucun, d’autant plus que la machine travaille à un coût inférieur. D’après la Fédération Internationale de Robotique (IFR), le coût horaire de la main-d’œuvre humaine est en moyenne de 25$, alors que celui d’un robot est aujourd’hui de 8$ et évalué dans 15 ans à 2$.

©REUTERS

Les datas comme point d’attention

Ne nous plaignons donc pas de l’intelligence artificielle, mais soyons attentifs aux datas livrées. Car tout acte qu’un entrepreneur ou un consommateur réalise au quotidien laisse une trace numérique.

Historique, volume et utilisation des crédits, cash-flow, endettement, TVA, ONSS, paiement fournisseurs, articles dans la presse, réseaux sociaux, voilà certains des éléments dont se nourrissent les algorithmes. La machine s’est approprié ces données pour passer au scan la santé d’une entreprise bien plus rapidement que l’homme ne savait le faire auparavant.

Elle encourage ainsi son partenaire humain à soutenir plus encore l’entrepreneur en lui permettant de se focaliser sur les aspects stratégiques ou encore créatifs de son business.

Le sens et la raison

©Ole Spata/dpa

La demande est tellement forte que l’homme ne peut plus y répondre seul. Pour s’en convaincre, nous pouvons observer le taux de chômage de certains pays qui ont misé massivement sur la robotisation et le comparer à celui de pays qui n’ont pas encore fait ce choix.

Ainsi, en 2016, d’après nos calculs, le Portugal qui présentait un niveau de chômage proche de 10% comptait 0,5 robot pour 100 emplois dans l’industrie manufacturière. A contrario, le Japon hautement robotisé avec un ratio de 2,7 robots présentait un taux de chômage inférieur à 3%. La Belgique quant à elle présentait un taux de chômage de 7% et un ratio de 1,5 robot.

Sans rancune donc et surtout sans cultiver la vision d’une machine impératrice et totalitaire mais plutôt celle pour l’humain d’un recentrage salutaire. L’homme n’en est pas à sa première adaptation ni à sa dernière. Et surtout, plus nous avançons main dans la main avec la machine, plus nous cultivons là une différence fondamentale; celle pour la machine de ne pouvoir voir que ce qui existe déjà alors que l’homme peut anticiper et créer ce qui n’existe pas encore.

Et si donc nous devions identifier une limite à l’intelligence artificielle, elle serait celle de la question du sens et de la raison, des notions qui lui seront toujours hors de portée.

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