Ne vivons-nous pas tous au-dessus de nos moyens?

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Les feux d'artifice de fin d'année se sont éteints. Le réchauffement climatique perdure. Et la bombe de la dette continue à menacer.

Rudy Aernoudt
Professeur  Université de Gand

Le début d’une nouvelle année: cela signifie du champagne, richement servi et bu à d’innombrables réceptions. Une expression du succès et une preuve de notre richesse. Les pays et les continents se sont fait concurrence pour remporter la médaille d’or des feux d’artifice les plus spectaculaires lors de la transition vers 2019. Mais y a-t-il une raison à cela? Ne vivons-nous pas tous au-dessus de nos moyens?

"La taxation est trop élevée. Et pourtant, les budgets publics - et je pèse mes mots - sont catastrophiques."

Une question choquante à une époque où les gilets jaunes exprimaient leur mécontentement depuis des semaines face au manque de pouvoir d’achat. La taxe sur le diesel en tant que symbole d’un gouvernement qui pousse son peuple dans la pauvreté. La taxation est trop élevée. Et pourtant, les budgets publics — et je pèse mes mots — sont catastrophiques. Donnons la médaille aux dettes publiques les plus spectaculaires.

L’Union monétaire européenne visait à ce que les citoyens ressentent, littéralement, l’Europe dans leur portefeuille. L’euro comme monnaie unique dans 19 pays. Comme la monnaie est une expression de la santé de l’économie sous-jacente, il a fallu les aligner. L’un des éléments était les critères budgétaires de Maastricht: un déficit budgétaire ne dépassant pas 3% et un maximum de 60% du PIB en tant que dette publique.

Dans ce contexte, "Le budget belge 2018 sera le meilleur en plus de dix ans", titrait L’Echo début de l’année. Le solde primaire en 2019 est estimé à + 0,1% selon le FMI. Pas mal, dirait le lecteur à prime abord (même si le surplus était de + 0,3% en 2014). Mais le problème n’est pas là. En effet, la Belgique n’a jamais réalisé l’objectif de 60%. La dette publique oscille depuis des décennies autour de 100% du PIB.

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Pour le moment, le chiffre est de 103%, entités décentralisées et dettes pour assurer les pensions non incluses, sinon vous atteignez 400%: c’est-à-dire le niveau de l’Argentine au moment où elle a été déclarée en faillite. L’une des circonstances atténuantes est que la dette publique est pour moitié (c’était autrefois plus) entre les mains de… oui, des Belges. Un peuple bizarre qui se plaint du niveau des taxes et ensuite confie son épargne au gouvernement; qui d’ailleurs taxe également les intérêts de manière tout aussi lourde (30%).

La Belgique est le pays avec le taux d’imposition parmi les plus élevés, mais ce n’est pas le pays le plus endetté. La dette de l’Italie représente 132% du PIB, soit plus du double de l’objectif de 60%. Avant l’introduction de l’union monétaire, cela se traduisait par une dévaluation régulière de la Lire. Ce n’est plus possible maintenant. Pourtant, le gouvernement italien ne va pas tailler, au contraire: l’âge de la retraite baisse, les impôts des entreprises vont baisser de façon drastique et les plus pauvres ont droit à un revenu minimum, ce qui entraîne un déficit budgétaire en forte hausse.

184%
Niveau d'endettement wallon
La dette publique wallonne, c’est-à-dire sa dette propre et sa part de la dette belge proportionnelle à sa population, atteint 184 % du PIB wallon.

Mais le prix du plus grand déficit budgétaire en Europe va à la Grèce. Le pays a un taux d’endettement de 180% du PIB, soit trois fois la cible. Pour illustrer les grandes différences entre les pays de la zone euro: la dette de la Grèce est neuf fois supérieure à celle du Luxembourg (23% du PIB) et pas moins de vingt fois supérieure à celle de l’Estonie (9% du PIB). Le taux d’endettement moyen de la zone euro est, lui, de 88%. La Grèce se trouve en bonne compagnie. La dette publique wallonne, c’est-à-dire sa dette propre et sa part de la dette belge proportionnelle à sa population, atteint 184% du PIB wallon.

En ce qui concerne la Flandre, il y a dix ans, il était annoncé qu’en 2020 (l’année prochaine donc), la Flandre sera sans dette. C’était en 2008. La dette flamande s’élevait alors à huit milliards d’euros. Entre-temps, la dette flamande a triplé à 27 milliards en 2019 sur un budget total de 42 milliards, et est sur le point de quadrupler, avec une dette estimée à 35 milliards d’euros en 2022. La Flandre sans dette, non ce n’est pas pour demain. Si l’on ajoute la dette proportionnelle à la population (57,6% de 455 milliards), la dette publique flamande atteint 117%.

Quittons l’Europe

Le Président Trump est au pouvoir en Amérique depuis deux ans. Il a réalisé les réductions d’impôt promises: l’impôt sur les sociétés est passé de 35% à 21%. Ces dépenses supplémentaires, ainsi que celles liées à la défense, entraînent naturellement une augmentation du déficit budgétaire de 17% en un an. En 2018, le déficit était de 3,7% du PIB. Pour qui aime les chiffres absolus: un déficit de 870 milliards de dollars, soit 675 milliards d’euros, soit le double du PIB de la Belgique. Les intérêts sur les emprunts américains à 10 ans ont doublé en deux ans. La dette du gouvernement américain est de 21.000 milliards de dollars, juste au-dessus du PIB ou du tiers de la dette mondiale totale des gouvernements. Cependant, ce chiffre a déjà été dépassé lorsque vous lisez ceci, car chaque seconde équivaut à 45 000 $ (sans le mur bien sûr).

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Je voudrais emmener le lecteur qui pense avoir lu le pire, au pays du soleil levant. Il y a à peine sept ans, Shinzo Abe est arrivé au pouvoir pour sortir le Japon du marasme économique. Son "Abenomics", par analogie à la Reagonomics, est largement applaudi. Mais en réalité, cela revient au monstre du déficit spending. Le PIB du Japon équivaut à la moitié de celui de l’Europe, mais sa dette est cinq fois supérieure à celle de l’Europe. La dette publique représente 250% du PIB.

Le lecteur critique peut se demander comment ce pays trouve encore à se financer. Eh bien, la Banque Centrale du Japon a un portefeuille de 5000 milliards de dollars d’obligations d’État; ce qui vaut à peu près au PIB du Japon. En passant, les obligations d’État représentent 80% du bilan de la Banque Centrale. Mais plus important encore — et c’est là que les Japonais surpassent les Belges: 94% de ces obligations sont souscrites par… les Japonais. Le bazooka japonais — l’assouplissement quantitatif — s’élève, lui, à 75 milliards de dollars par mois.

Le monde en feu?

Les feux d’artifice de fin d’année se sont éteints. Le réchauffement climatique perdure. Et la bombe de la dette continue à menacer. Le défi pour 2019 sera de réduire l’assouplissement quantitatif. La réduction quantitative devient la nouvelle cible. Cela signifie qu’il faut trouver un bon équilibre pour limiter progressivement la création monétaire afin de financer les dettes publiques sans entraîner de récession.

Ce sera un exercice d’équilibre difficile, dansant sur une corde raide, surtout dans une année avec un nouveau gouverneur de la BCE et des élections européennes, fédérales et régionales. Est-ce bien le monde que nous voulons laisser à nos enfants et petits-enfants? À la vôtre!

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