interview

"Quand l'Occident regarde l'Afrique, il voit un énorme problème" (Neil Turok)

©Saskia Vanderstichele

Présent à l’UCLouvain, en février dernier, pour recevoir le titre de docteur honoris causa, Neil Turok nous parle d'un continent qu'il connaît bien: l'Afrique. "Quand l’Occident regarde l’Afrique, il voit un énorme problème et se pose une seule et unique question: comment diminuer la pauvreté? Mais, en réalité, il faut plutôt se demander: comment transformer le continent? Quelles sont les opportunités en Afrique?"

Né en Afrique du Sud, Neil Turok devient à 39 ans le titulaire de la Chaire en Physique mathématique de l'Université de Cambridge. Depuis 2008, il est le Directeur du Perimeter lnstitute (Waterloo, Canada), le plus grand institut de recherche en physique théorique du monde. Pour encourager l’éducation et la formation en Afrique, il a fondé, en 2003, un réseau d'instituts d'excellence académique et de recherche à travers tout le continent - African lnstitute for Mathematical Sciences (AIMS).

Quelle est la situation actuellement en Afrique du Sud?

©REUTERS

La situation économique n’est pas bonne: il y a beaucoup de chômage, 40% environ, beaucoup de corruption également, et le développement économique reste très lent. Bien qu’il y ait eu beaucoup d’espoir avec Mandela, peut-être était-ce inévitable que l’engouement retombe et que la situation se complique…

Le congrès national africain (Ndlr: le parti créé par Nelson Mandela) n’était pas préparé à gouverner un pays de cette ampleur. C’était un parti en exil; il n’avait ni l’expérience ni les capacités pour gérer un tel pays. À côté de tous ces problèmes, l’esprit sud-africain est incroyable. Mandela n’était pas unique; il était véritablement le reflet des gens. Il y a une culture profonde de tolérance et de respect mutuel en Afrique du Sud.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’un bon gouvernement et, surtout, de créer des opportunités pour les plus jeunes. C’est la raison pour laquelle j’ai créé AIMS (African Institute for Mathematical Sciences), car l’éducation est dans un triste état. L’Afrique du Sud est le pays africain le plus développé, mais, au niveau de l’éducation, la situation est catastrophique. L’enseignement des mathématiques et de la science est un désastre. C’est en partie un résultat de l’apartheid: les noirs ont toujours été exclus de ces domaines.

Avec ce type de projet vous semblez vouloir remplacer la logique habituelle de la charité par une dynamique d’investissement à plus long terme…

Quand l’Occident regarde l’Afrique, il voit un énorme problème et se pose une seule et unique question: comment diminuer la pauvreté? Mais, en réalité, il faut plutôt se demander: comment transformer le continent? Quelles sont les opportunités en Afrique?

©Bloomberg

Mais plus important que tout: il y a des jeunes. De quoi ont-ils besoin? De la même chose qu’en Occident: de la science et des mathématiques pour développer la technologie. Pour être un bon architecte, il faut étudier la géométrie. Pour faire un bon ingénieur, il faut des mathématiques. C’est pourquoi nous avons pris le chemin inverse de celui de la charité, car cette logique est encore colonialiste. En termes d’éducation, que voit-on? En Afrique, on a investi dans les écoles primaires, mais pas dans les universités. Or, il est fondamental de créer des capacités plus spécifiques, de donner aux jeunes un accès au doctorat et à la recherche. Les enfants en Afrique partagent les mêmes intérêts qu’en Europe. Ils sont fascinés par la science, la conquête spatiale, les ordinateurs, etc. Si l’Afrique parvient à avoir un prix Nobel, ça va démontrer à tous ces enfants que c’est possible.

Quelle est la situation de la communauté scientifique en Afrique?

Dans les années 60, les leaders post-indépendance étaient pro-science. Ils ont essayé de construire des universités. L’idée était alors: construisons la science et développons-nous. Mais hélas, tout s’est effondré. Dans les années 70, l’économie a été déstabilisée avec la crise pétrolière. L’université a décliné et l’Occident a joué un rôle très néfaste. Des années 70 jusqu’aux années 2000, il y eut une période de récession. Les scientifiques étaient très isolés et très démoralisés. Il y avait une perte manifeste de qualité. Dans les départements des universités africaines, il y avait peu de jeunes professeurs et, quand il y en avait, ils n’étaient pas bien formés et ne faisaient pas de recherche. L’Afrique n’existait pas d’un point de vue scientifique. Dans les années 2000, la situation économique s’est lentement améliorée. Aujourd’hui, nous pouvons changer la donne. Il faut donner aux étudiants la meilleure formation possible.

Avez-vous un conseil à donner aux gouvernements européens qui voudraient aider l’Afrique?

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L’erreur typique des gouvernements européens est celle-ci: ils font quelque chose pour l’Afrique, mais, au final, cela sert surtout leurs intérêts. Par exemple, le gouvernement britannique envoie des médicaments. C’est très bien, mais, au bout du compte, on crée de la dépendance, car on ne construit rien en Afrique. En ce qui concerne la recherche et la science, la plupart des étudiants africains restent en Europe. Sur le long terme, ça ne produit donc rien pour l’Afrique. Il faut inverser cette tendance.

Que pensez-vous de la présence de plus en plus importante de la Chine sur le continent africain?

©REUTERS

La Chine joue un rôle de plus en plus important, mais il ne faut pas se leurrer: il s’agit bien d’un rôle colonisateur. Cependant, l’Occident s’est si mal comporté qu’il ne peut pas critiquer. Par ailleurs, les Chinois font aussi des choses positives, ils construisent des routes, des chemins de fer, etc. En quelque sorte, c’est plus honnête et plus transparent.

La Chine n’est pas là pour la charité, mais dans son intérêt. À terme, elle pourrait devenir un nouveau pouvoir colonial et s’emparer de toutes les richesses de l’Afrique. L’autre problème est que l’Afrique est très divisée. L’Occident est responsable de cette situation: il n’a eu de cesse de diviser pour mieux garder le contrôle. Ce qu’il faudra absolument créer dans le futur, c’est une union africaine.

Nous avons besoin de plus d’intégration, plus de commerce entre les pays africains, plus de mobilité. Cette organisation panafricaine est très importante. Le plus facile pour créer cette union est d’utiliser les mathématiques. Les mathématiques ne "coûtent" rien, mais font tout fonctionner: la technologie repose sur eux. Si nous pouvons créer un réseau panafricain des mathématiques et des sciences, et si nous arrivons à faire travailler les gens ensemble, on pourra faire évoluer la situation.

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