carte blanche

"Neo, une obstination hors norme pour un mauvais projet"

Pour Bernard De Burlin, directeur de Joyn et spécialiste des "smart cities", le projet Neo témoigne de pratiques politique d'un autre âge, au service d'un projet dépassé.

Neo ressemble à s’y méprendre au projet du stade national. C’est-à-dire une obstination hors norme pour réaliser un mauvais projet, un projet qui ne répond pas aux attentes et qui ne tient pas compte des évolutions sociétales majeures que nous vivons.

Bernard De Burlin

Bernard De Burlin est directeur de Joyn et spécialiste en "smartcities".

Y a-t-il une malédiction du Heysel? Plutôt des pratiques ancestrales qui demeurent bien ancrées.

La différence avec le passé est qu’aujourd’hui, mobilisés par les médias sociaux et autres, les citoyens ne lâchent plus, ils ne se laissent plus "user" par le temps. Ils défendent leurs droits becs et ongles. Neo ne passera pas ou pas comme cela. Jusqu’à ce que le bon sens l’emporte. Mais, combien d’énergie et combien de millions auront été de la sorte dilapidés? Quelles sont ces pratiques?

Zéro transparence

D’abord au niveau de la transparence, le néant total.

Le but n’est pas ici d’aborder la structure financière périlleuse et qui exige de la Ville et de la Région de prendre des risques inconsidérés avec de l’argent public. Ceci a déjà été longuement dit et couvert.

La ville moderne évolue selon et avec ses habitants et pas contre leur gré.

Commençons par les analyses d’impacts sur le commerce dans l’ensemble de Bruxelles et sa grande périphérie. Le modèle d’un "méga shopping center" ne répond pas à des attentes ni à un manque, ni encore moins, comme on le verra plus loin, à une vision futuriste de la ville. Ces analyses ne sont pas dévoilées. De quel droit? Elles ont été payées par le public et doivent aider le public à se prononcer et comprendre les décisions politiques.

Ensuite, les études d’incidence sur la mobilité. La création d’un tel centre a pour ambition de drainer un public nombreux chargé de nombreuses courses (le plus possible!). Ce public s’y rendra donc en voiture. À l’heure de défis planétaires et de la mobilité douce dans les villes, la proximité des services et des commerces est la valeur à promouvoir et certainement pas une concentration périphérique (relisez "Comment la France a tué ses villes", toujours éclairant).

Enfin, les études d’incidences sur les travaux annexes nécessaires (voirie, transports, parkings additionnels …) ainsi que les nuisances (bruit, pollution…).

Manque de modernité et de vision

Le plus grand centre commercial de Belgique, le "Mall de l’Europe". Impressionnant. Complètement dépassé à l’heure de la mobilité douce, de la demande de proximité. Une ville qui vit par quartier telle Barcelone est un bonheur à vivre. C’est bien l’avenir, pas un centre qui essaie de phagocyter l’activité commerciale des autres quartiers à renfort de parkings démesurés.

En quoi "le contexte politique" est une raison pour prendre une mauvaise décision pour Bruxelles, pour ses citoyens et ses commerces et le tout avec l’argent public?

Les quartiers sont des lieux d’échanges et de vie. Le plan de développement de Barcelone est fait avec les habitants du quartier. La ville a observé que les évolutions forcées contre la volonté locale ne fonctionnaient juste pas. La ville moderne évolue selon et avec ses habitants et pas contre leur gré. L’inverse va à l’encontre des principes de participation citoyenne les plus basiques. En aucun cas cette approche ne peut être aujourd’hui qualifiée de "smart city".

Par contre, la présence d’un grand centre de congrès semble faire l’unanimité. Pourquoi le faire dès lors à part du site actuel du Heysel? On entend que ce sont des métiers différents… On prend les gens pour des imbéciles.

Toutes les études actuelles indépendantes démontrent que le projet doit se faire à partir du site existant. Une approche intégrée plutôt que d’avoir des guerres de pouvoir Bruxelles Ville contre Région. Ces petits jeux et ce manque de vision ont déjà contribué à la perte du plus grand salon "Seafood" à partir de 2021 au profit de… Barcelone. Allez voir leur centre de congrès et le rayonnement qu’il a sur la ville. La ville en profite en plein.

Le centre de congrès tel que projeté par l'architecte Jean Nouvel. ©Atelier Jean Nouvel / MDW Architecture

Manque de cohésion et de collégialité, absence de participation citoyenne

Accepter qu’on se soit trompé… c’est là qu’est le vrai courage.

Ce site du Heysel est majestueux, il illustre la grande époque belge. L’opportunité est belle d’en refaire une image flamboyante autour d’ambitions énormes. Le manque d’approche intégrée du site ne peut se justifier que par des jeux de baronnies et de pouvoirs. Aucun critère objectif ne justifie la création d’un centre de congrès séparé du site actuel. Une étude de consultants stipule que deux structures pourraient apparaître (néanmoins connectées) "eu égard au contexte politique". En quoi "le contexte politique" est une raison pour prendre une mauvaise décision pour Bruxelles, pour ses citoyens et ses commerces et le tout avec l’argent public?

On entend la Région et la Ville dire qu’ils n’ont aucun tabou. Alors de grâce, jouez cartes sur table et défendez chacune de vos décisions devant les citoyens dans un modèle intégrant pour la première fois la participation citoyenne.

Le plus difficile est probablement l’humilité d’accepter qu’on se soit trompé, qu’on a fait fausse route. Qu’y a-t-il de mal? La ville a changé et le contexte aussi. Accepter qu’on se soit trompé… c’est là qu’est le vrai courage.

Il est grand temps de repenser ce projet entièrement. D’en faire une vitrine moderne de Bruxelles vers le monde. 

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