carte blanche

Ni excès de prudence ni excès d'audace

Faut-il croire qu’une nouvelle crise financière éclatera le 15 septembre 2018, soit 10 ans exactement après l’effondrement de Lehman Brothers ? Ce serait croire aux prophéties apocalyptiques. Ne serait-il pas préférable de pécher par excès d’audace que par trop de prudence ? Ce serait commettre une nouvelle erreur d’appréciation. En vérité, il ne faut se fier ni aux prophètes de malheur, ni aux prophètes de bonheur.

©Frank Toussaint

Par Mikael PETITJEAN
Membre du comité d’investissement de Waterloo Asset Management

Dans l’histoire de l’humanité, les prophètes de malheur ont toujours rencontré beaucoup plus de succès que ceux qui annonçaient à la population des jours meilleurs.

Déjà au 7ème siècle avant J.-C., Nahum du royaume de Juda, septième des douze petits prophètes, avait écrit un hymne qui célébrait la chute de la ville de Ninive, la grande cité assyrienne déchue du Nord de la Mésopotamie, située en Irak aujourd’hui et qui fut envahie par les Babyloniens en 612 avant J.-C. L’annonce du malheur chez les prophètes est fréquente, pour ne pas dire systématique. Jérémie en est sans doute le plus célèbre d’entre eux puisque la traduction grecque de la Bible place immédiatement après Jérémie le livre des Lamentations où l’on croit le reconnaître dans le personnage qui pleure sur Jérusalem.

©REUTERS

Il existe également de nombreux prophètes de malheur en économie. Il y a presque 150 ans exactement, Karl Marx (1818-1883) prédisait l’impossibilité d’une amélioration durable du bien-être des ouvriers, au travers d’une stagnation des salaires réels et de la part du travail dans le revenu national.

Ce sera l’essence de sa " loi générale de l’accumulation du capital ". Il ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Il établira une " loi générale de la baisse tendancielle des profits ", quelle que soit l’évolution de la technologie, ainsi qu’une " loi générale du déclin de la concurrence ", en raison de la montée inéluctable des monopoles.

Plus récemment, Thomas Piketty reprendra le flambeau marxiste en cherchant à démontrer empiriquement, sans grand succès de mon point de vue, que la montée des inégalités est inéluctable en raison de la part croissante des revenus du capital dans la richesse nationale.

Les économistes plutôt libéraux ou conservateurs ne sont pas en reste. David Ricardo (1772-1823) qui luttera toute sa vie contre la rente foncière, prédira la montée inéluctable de la part de la richesse nationale captée par les propriétaires terriens en raison de la location des terres de plus en plus chère. Le plus célèbre prophète de malheur reste Thomas Malthus qui prophétisera l’incapacité de nourrir une population croissante en raison de rendements d’échelle décroissants et de salaires stagnants.

Sans la prudence, aucune vertu ne saurait ce qu'il faut faire ni comment atteindre le bien qu'elle vise.

Les futurologues de malheur défendent l’idée que leurs prédictions nous encouragent à la prudence. Ce serait une très bonne chose. La prudence est une éthique de la responsabilité qui veut que nous répondions de nos intentions et de nos principes et que nous pensions à prévoir les conséquences de nos actes.

La prudence est donc une vertu. Elle va même au-delà du simple évitement des dangers. Elle est la disposition qui permet de délibérer correctement sur ce qui est bon ou mauvais dans des situations bien particulières et d'agir en conséquence comme il convient. La prudence conditionne donc toutes les autres vertus. Sans la prudence, aucune vertu ne saurait ce qu'il faut faire ni comment atteindre le bien qu'elle vise.

En réalité, les prophéties apocalyptiques conduisent les hommes et les femmes, et par conséquent les investisseurs, à " pécher par excès de prudence ". Elles conduisent à la peur qui se nourrit de l’ignorance et qui est très mauvaise conseillère.

Le début de la fin pour les actions

Depuis le début de l’année, de nombreuses sirènes n’ont pas arrêté de se déclencher. Le " début de la fin pour les actions " serait proche. Au regard des événements économiques et géopolitiques qui secouent la planète boursière depuis plusieurs mois, il aurait été effectivement difficile de prophétiser une envolée des cours.

Les deux dernières semaines qui viennent de s’écouler nous rappellent une nouvelle fois à quel point les marchés boursiers sont interconnectés. Les pays émergents, la Turquie en tête, souffrent actuellement de la guerre commerciale et de la faiblesse de leur monnaie qui conduit mécaniquement à un remboursement plus coûteux de leurs dettes libellées en dollars.

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L’importance de la Turquie sur le plan géo-économico-politique et " l’ émérgisation " de plusieurs pays de l’Europe du Sud expliquent sans doute la vague de nervosité qui frappe actuellement les places européennes.

Cette nervosité s’explique aussi par le fait que l’inflation sur un an se rapproche des 2,5% aux Etats-Unis, niveau qui avait été enregistré pour la dernière fois en 2008, faisant craindre une politique monétaire plus restrictive que prévu de la part de Jerome Powell, actuel gouverneur de la Réserve Fédérale.

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Espérons que le gouverneur Powell cherchera à manœuvrer avec plus de prudence que le président Trump dont la communication reste délibérément chaotique. Une remontée des taux la plus graduelle possible serait une bonne nouvelle pour les marchés et ralentirait l’inversion de la courbe des taux d’intérêt.

Sur ce plan, un ralentissement graduel de la croissance économique aux Etats-Unis serait accueilli favorablement. Après une croissance de 4,1% au deuxième trimestre, soit la meilleure performance depuis quatre ans, la Réserve fédérale de New York anticipe désormais une croissance de 2,58% contre 2,83% auparavant. Les chiffres de l’emploi de juillet ont également été inférieurs aux attentes.

Reconnaissons que les marchés d’actions ont extraordinairement bien résisté aux nombreuses secousses qui les ont agités cette année.

En dépit de ces facteurs et du niveau historiquement élevé de la Bourse aux Etats-Unis, reconnaissons que les marchés d’actions ont extraordinairement bien résisté aux nombreuses secousses qui les ont agités cette année. En Europe, les marchés sont moins chers et l’économie reste en croissance, même si elle a tendance à ralentir, comme l’a montré la baisse de 4% des commandes industrielles, enregistrée en juin en Allemagne. De son côté, Warren Buffett, qui fonde sa stratégie sur des achats à long terme d’actions jugées bon marché, accumule le cash mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle pour l’Europe qu’il connaît moins bien et dans laquelle il a toujours beaucoup moins investi.

Faut-il conclure qu’une nouvelle crise financière éclatera le 15 septembre 2018, soit 10 ans exactement après l’effondrement de Lehman Brothers ? Ce serait croire aux prophéties apocalyptiques. Ne serait-il pas préférable de pécher par excès d’audace que par trop de prudence ? Ce serait commettre une nouvelle erreur d’appréciation.

En vérité, il ne faut se fier ni aux prophètes de malheur, ni aux prophètes de bonheur. Un plan d’investissement se construit sur le long terme. Il ne doit pas dépendre du sentiment de bonheur des uns et du sentiment de malheur des autres. Ni excès de prudence, ni excès d’audace.

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