chronique

Non, il n'y a pas à arbitrer entre "fin du monde" et "fins de mois difficiles"

Il n’y a pas à se résigner face aux effets de la globalisation ou de progrès technologique et il n’y a pas à arbitrer entre " fin du monde " et " fins de mois difficiles ". Fonctionnement du marché du travail, intensité de la concurrence, amélioration de l’enseignement, promotion de la formation continuée, stimulation de la mobilité sociale, voilà autant de domaines sur lesquels les pouvoirs publics ont prise.

©Dieter Telemans

Par Etienne de Callataÿ
Université de Namur

En janvier 2016, lors d’un hommage aux victimes de l’attaque de l’Hyper Casher de la Porte de Vincennes à Paris, un an plus tôt, Manuel Valls, alors Premier ministre, avait choqué en déclarant: "Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser."

©AFP

Les débordements inacceptables observés en Belgique et en France à l’occasion des manifestations des gilets jaunes amènent à redire que M. Valls était dans l’erreur. S’il peut être des circonstances qui expliquent la violence, les revendications matérielles des protestataires en sont bien éloignées, et la réprobation de ces faits est totale mais, néanmoins, il faut chercher à comprendre l’écho que reçoit dans la population ce mouvement spontané de révolte et, après analyse, être prêt à apporter des éléments de réponse.

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas structuré. Il ne repose pas sur un programme précis. Il est donc difficile de décoder son succès, et le risque existe que chacun l’interprète de manière à conforter ses propres vues.

Renchérissement inévitable

Nous poserons ici que son impact n’est pas dû qu’aux seules revendications relatives au prix des carburants, jugé trop élevé en raison de taxes qui seraient excessives, mais qu’il traduit une demande de revalorisation du pouvoir d’achat des travailleurs de la classe moyenne rurale et péri-urbaine.

Cela le fait nous interpeller à deux niveaux, celui de l’accompagnement social de la transition environnementale et celui de la stagnation du bien-être matériel pour une large frange de la population.

Non, il n’y aura pas de transition possible sans altérer les comportements des agents économiques, et cette altération passera par un renchérissement de nombre de biens et de services.

©Belpress.com

On peut espérer que c’est la conscientisation qui infléchira la croissance du trafic aérien mais il est raisonnable d’accompagner ce mouvement par une taxation des billets d’avion et du fret aéroportuaire de type "pollueur-payeur".

Aujourd’hui, l’énergie fossile à usage domestique est encore beaucoup trop bon marché en regard des externalités négatives générées. Le chauffage et les carburants conventionnels devront être plus chers, et parfois sensiblement. Et l’urgence fait que l’on ne peut pas attendre que les équipements actuels dont disposent les ménages (chaudière au mazout, voitures diesel ou à essence,…) arrivent en fin de vie et que des alternatives crédibles soient disponibles (maillage de transports en commun propres, voitures propres à prix démocratique,…) avant de procéder à ces augmentations de taxes indirectes.

Mesures d’accompagnement

La direction à prendre n’est pas de différer les incitations fiscales à changer de comportement mais de les assortir de mesures dégressives d’accompagnement. Le produit des nouvelles taxes environnementales pourrait financer à la fois un chèque forfaitaire qui serait donné à tous les citoyens et des mesures d’accompagnement ciblées, notamment pour les navetteurs de zones rurales défavorisées ou les locataires de logements mal isolés. La transition fera des perdants. Il faut l’expliquer et, sans tarder davantage, mettre au point ces dispositifs d’aide transitoire.

©Photo News

S’agissant de la revendication des gilets jaunes élargie au pouvoir d’achat, il faut admettre que celle-ci est compréhensible. Nous avons grandi avec une perspective d’un progrès matériel tendanciel, au fil de la vie professionnelle et plus encore dans une perspective intergénérationnelle.

À cette vision du futur se substitue aujourd’hui un horizon bouché, tant pour beaucoup de gens que pour les jeunes générations, avec des revenus réels qui plafonnent et une instabilité de l’emploi, alimentant la peur du déclassement social. À cela s’ajoute un sentiment d’injustice, où le travail dans la moitié inférieure de l’échelle des salaires semble être un effort mal récompensé.

Deux études récentes du Brookings sont ici éclairantes, même si elles ont trait aux Etats-Unis. La première, de Richard V. Reeves (Restoring middle-class incomes: redistribution won’t do), montre que ce n’est pas d’une augmentation des transferts publics que viendra l’éclaircie pour la classe moyenne. Elle ne pourra venir que du marché du travail, et plus précisément de salaires plus élevés, et d’investissements dans l’éducation et la formation.

La seconde, de Ryan Nunn and Jay Shambaugh (The labor market is booming, why aren’t your wages?) cherche à comprendre pourquoi les salaires de la classe moyenne stagnent. Ils avancent notamment le réservoir de main-d’œuvre d’une population qui souhaite travailler davantage, la diminution de l’intensité de la concurrence entre entreprises, l’affaiblissement du pouvoir de négociation des employés et la faiblesse des gains de productivité.

Ni arbitrage ni résignation

L’effort à faire pour expliquer le bien-fondé de l’alourdissement des taxes environnementales est bien connu. Il faut l’assortir d’un autre : celui d’expliquer que la remontée de la part des salaires dans le revenu national servirait l’intérêt général.
.
.

Quelle lecture politique avoir de ces deux études, dans le contexte de la colère des gilets jaunes? Qu’il n’y a pas à se résigner face aux effets de la globalisation ou de progrès technologique et qu’il n’y a pas à arbitrer entre "fin du monde" et "fins de mois difficiles".

Fonctionnement du marché du travail, intensité de la concurrence, amélioration de l’enseignement, promotion de la formation continuée, stimulation de la mobilité sociale, voilà autant de domaines sur lesquels les pouvoirs publics ont prise.

Et ces pouvoirs publics doivent aussi faire preuve de pédagogie. L’effort à faire pour expliquer le bien-fondé de l’alourdissement des taxes environnementales est bien connu. Il faut l’assortir d’un autre: celui d’expliquer que la remontée de la part des salaires dans le revenu national servirait l’intérêt général.

Lire également

Messages sponsorisés