carte blanche

Nos données ont vocation à moraliser le capitalisme

Il faut se poser la question de savoir comment continuer à faire évoluer le cadre politique, légal et régulatoire lié à l'usage des données tout en maintenant un ancrage moral fort car nous passons à côté d’avancées sociales et environnementales dont nous avons besoin.

San Francisco. Décembre 2019. Autour de la table, plusieurs géants actifs dans la technologie se posent la question de savoir comment aider le monde et, en particulier, réduire la disparité homme-femme. Les gens les craignent. Les gens les critiquent. Mais les gens aiment les utiliser et leur confier leurs secrets les plus intimes, y compris les photos de leurs derniers repas ou la vidéo de leur dernière descente en ski.

Frederic Pivetta

Entrepreneur en big data/AI à des fins sociétales, Managing Partner au cabinet Dalberg Data Insight

Davos. Janvier 2019. Un an plus tôt. Paul Polman, ex-CEO de Unilever, revient encore une fois sur la nécessité de mettre en place un capitalisme plus inclusif. Il ne parle que pour lui-même et sur base de son expérience professionnelle. Il parle d’économie circulaire, de réduction des disparités socio-économiques. Il parle des Sustainable Development Goals qui sont une espèce de compas moral pour les acteurs de la vie politique, économique, sociale et même culturelle. Il parle aussi du fait que, même si on n’a pas de boussole morale, changer le système économique permettra de générer davantage de bénéfices financiers. Être vertueux peut donc rapporter de l’argent.

Réformer le modèle de société

Tant le capitalisme a permis de sortir le monde de la pauvreté aux 19e et 20e siècles, autant il est temps qu’il se remette au service de la société.

Le modèle capitaliste que nous connaissons au quotidien a évolué considérablement au cours des dernières décennies. La confiance dans les institutions publiques s’est effondrée. Les citoyens font plus confiance à leur employeur qu’ils ont choisi qu’à leur gouvernement pour lequel ils ont voté. Tant le capitalisme a permis de sortir le monde de la pauvreté aux 19e et 20e siècles, autant il est temps qu’il se remette au service de la société.

Que ce soit à Davos ou à San Francisco, les entreprises mettent en avant la nécessité de réformer le modèle de société. Mais il s’agit d’un spectre de possibilités. Cela commence avec l’entreprise qui produit du charbon et qui se prend de planter quelques arbres pour se faire un peu de publicité. Cela continue avec les banques comme BNP Paribas Fortis ou des fonds d’investissement qui mettent en avant des stratégies ESG ("Envrionmental, Social and corporate Governance").

Cela leur permet d’avoir un positionnement positif tout en diversifiant les risques dans un environnement ultra-régulé (donc impliquant davantage de risques systémiques et corrélés) et en créant de nouvelles opportunités dans un contexte économique où il y a beaucoup de liquidités avec des taux d’intérêt faibles.

©REUTERS

Il y a aussi les opérateurs télécom qui investissent dans des produits périphériques mais à fort impact social. Par exemple, Safaricom, au Kenya, qui investit dans Digifarm qui est une plateforme permettant aux fermiers de disposer de toute une série d’informations pertinentes pour leurs activités tout en leur permettant d’avoir accès des emprunts bancaires, voire à des assurances. Cela permet aussi à Safaricom de fidéliser davantage une clientèle car il sera d’autant plus difficile pour un client actif sur Digifarm de quitter Safaricom pour un concurrent.

Enfin, il y a les géants qui ont développé une activité sociétale et philanthropique. Il s’agit à la fois d’une nouvelle forme de philanthropie et d’une nouvelle forme de capitalisme: on a fait fortune et maintenant, on redonne à la société ce qu’elle nous a apporté. Cela permet aussi de motiver les employés tout en créant un impact sociétal positif. Par exemple, Microsoft a aidé la recherche sur la mort subite du nourrisson en mettant à disposition ses équipes et ses capacités analytiques. Rien n’est simple et les modèles sont multiples et doivent répondre à plusieurs objectifs.

Contrairement à de nombreuses instances politiques, les grands groupes industriels ou technologiques ont compris leurs intérêts et sont capables de mettre en œuvre une approche sociétale réellement globale.

Contrairement à de nombreuses instances politiques, les grands groupes industriels ou technologiques ont compris leurs intérêts et sont capables de mettre en œuvre une approche sociétale réellement globale. Par exemple, Facebook a développé une série d’outils analytiques d’accès à l’énergie et en particulier, à l’électricité dans le monde. Ces données mises en cartes sont utilisées par la Banque Mondiale à travers ses projets. Facebook a aussi développé des cartes extrêmement fines de densité de population avec une possibilité d’identifier la répartition entre les sexes. Pour cela, ils n’ont même pas dû utiliser leurs propres données. Mais vos propres données.

"Computer vision"

Aujourd’hui, ils peuvent se poser la question de comment aller plus loin. Comment utiliser vos données pour, par exemple, en savoir davantage sur l’accès à la santé dans le monde? Vous leur donnez approximativement 8 milliards de photos par jour. L’une des prochaines applications sera alors de développer le "computer vision" qui permet à une machine de "comprendre" ce qu’il y a sur une photo.

Imaginez appliquer cela aux 8 milliards de photos que Facebook reçoit tous les jours. Vous pourriez instantanément savoir où se trouvent des médecins et des hôpitaux, même de fortune, partout dans le monde: une croix rouge à l’arrière-plan ou un stéthoscope mis dans une poche sur une photo et voilà un centre de santé ou un médecin identifié.

Bien sûr que la législation ne permet pas de faire cela. Mais la valeur sociale créée pourrait être telle qu’il faut se poser la question de savoir comment continuer à faire évoluer le cadre politique, légal et régulatoire (par exemple, au travers d’un PSD2 élargi à d’autres secteurs) tout en maintenant un ancrage moral fort car nous passons à côté d’avancées sociales et environnementales dont nous avons besoin.

©Bloomberg

Aujourd’hui, Google, Facebook, Uber et beaucoup d’autres se posent la question de savoir comment aider le monde. Bien sûr qu’ils sont en partie responsables de son état et rien ne doit empêcher de remettre en question leur modèle industriel ou commercial. Schématiquement, la Côte Est américaine se demande comment intégrer le social dans le modèle industriel alors que la Côte Ouest se dit qu’il faut d’abord faire fortune et puis rendre à la société.

Les approches sont différentes mais il existe une certaine conscience sociétale dans les deux modèles. Ces géants technologiques vont continuer à utiliser leurs actifs les plus précieux (leurs données, leurs capacités analytiques) pour aider le monde. La seule question pour eux est de savoir comment le faire structurellement et comment institutionaliser tout cela.

On pourrait aussi et surtout objectiver en grande partie les débats politiques en utilisant des données touchant directement les citoyens.

Dans un monde idéal, on pourrait utiliser les données de Proximus pour mieux comprendre l’isolement physique et psychologique, la solitude par exemple, à travers le pays. On pourrait utiliser les données de Belfius, ING et autres pour comprendre, à un niveau granulaire et de manière dynamique, les risques de détresse financière ou encore les opportunités permettant à des populations plus fragiles d’accéder à la propriété. On pourrait utiliser les données de Delhaize, Carrefour et Colruyt pour comprendre comment promouvoir davantage les circuits courts et l’économie circulaire. On pourrait aussi et surtout objectiver en grande partie les débats politiques en utilisant des données touchant directement les citoyens et qui ne sont pas capturés dans les processus administratifs.

AI4Belgium qui pilote le déploiement du plan d’intelligence artificielle au niveau fédéral a volontairement choisi de lancer en début 2020 un module de AI4Good. Cela permettrait aussi de créer une structure soutenant l’impact social à partir de la technologie et du secteur privé. Il s’agira d’une réelle opportunité pour les entreprises de s’engager réellement au niveau sociétal et de faire évoluer le capitalisme à la belge.

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