Nos entreprises sont-elles prêtes à défier la Chine post Covid?

Faire grandir nos entreprises et nos métiers dans le monde chinois peut passer par un maillage du territoire tout entier plutôt que des 2-3 incontournables régions côtières. ©CHINAFOTOPRESS/MAXPPP

Faut-il adopter des pratiques défensives face à ce concurrent systémique ou davantage se montrer proactif et pragmatique en s’alliant à ce partenaire stratégique? Voici 4 engagements à la portée de nos entreprises.

Les chiffres font foi: la crise du Covid rend la Chine plus redoutable et tout autant indispensable à nos entreprises. L’empire du Milieu a réussi plus que quiconque à imposer son empreinte mondiale tout au long de cette année de pandémie et poursuit de la sorte début 2021.

Alain Sepulchre est consultant stratégique, spécialiste de la Chine depuis 30 ans.

Croissance du PIB positive de 2,3% en 2020 – cas unique parmi toutes les grandes économies –, record des investissements étrangers sur son sol (plus de 120 milliards d’euros avec des sommets atteints par la Grande-Bretagne et les Pays-Bas), record des mises sur le marché de sociétés chinoises localement et sur les places internationales, plus d’un trillion (mille milliards) de fonds hors Chine investis en ses actifs et index boursiers; bientôt 30% du marché du luxe concentré sur son sol: rien ne semble arrêter sa domination sur l’économie mondiale au détriment des États-Unis et de l’Europe.

Challenges

En même temps, elle est aussi sujette à bien des crises et des challenges tant intérieurs qu’extérieurs impactant nos décideurs: le musellement institutionnel musclé de certains de ses champions globaux privés à l’instar du groupe de Jack Ma alors que d’autres comme Huawei sont entravés dans leur marche vers la globalisation, l'incapacité de ses sociétés d’État à se réformer ou se restructurer selon les standards internationaux, l'arrêt brutal de ses investissements partout sur la planète à l’exception de certains pays émergents le long de sa nouvelle route de la Soie, la crise aiguë de la dette dans son immense secteur de l’immobilier.

La Chine se montre étonnamment imaginative et créatrice en bien des domaines, portée par des budgets colossaux de R&D, nombre de laboratoires à la pointe technologique, des armadas de chercheurs, une population avide de nouveautés et des aides étatiques impressionnantes.

À l’aube d’une décennie sans précédent pour la Chine comme pour nous-mêmes, poser la question de l’engagement tangible et pérenne de nos entreprises à son égard est fondamental. Faut-il adopter des pratiques défensives et d’opposition parfois à caractère politique face à ce concurrent systémique ou davantage se montrer proactif et pragmatique en s’alliant ou s’intégrant à ce partenaire stratégique?

4 pistes

Quatre pistes profondément inscrites sous le mot d’ordre d’efficacité économique nous semblent probantes.

  1. Un positionnement intégrant davantage des caractéristiques chinoises. Hier marché thermique dominé à outrance par l’ensemble des grands acteurs internationaux au détriment des joueurs domestiques, le gigantesque secteur de l’automobile et son aval est aujourd’hui porté par les véhicules électriques et les fabricants de batteries, presque tous chinois. Cette émergence ou refiguration fulgurante du paysage à la fois des offres et des demandes au travers de nouveaux consommateurs, applications et compétiteurs fait la place belle à deux facteurs maintenant primordiaux: l’agilité et la proximité. Faire grandir nos entreprises et nos métiers dans le monde chinois, c’est vivifier et siniser un positionnement davantage ancré en ses deux matrices. La réussite à l’échéance 2030 passe par rebattre les cartes et s’ouvrir à ces nouvelles perspectives: elle peut se traduire par un management senior chinois plutôt qu’expatrié, par des alliances et des acquisitions plutôt que des joint ventures à 50-50 ou des usines neuves, par un maillage du territoire tout entier plutôt les 2-3 incontournables régions côtières, par la mise sur le marché de produits parfaitement adaptés aux désidératas locaux. C’est également envisager peut-être une décroissance en certains secteurs, voire une cession. Des entreprises européennes ont pris ce chemin et s’en félicitent.
  2. Un écosystème autour de l’innovation s’appropriant le savoir chinois: au-delà de son image controversée liée aux transferts de technologies occidentales parfois complexes et traitres, la Chine se montre étonnamment imaginative et créatrice en bien des domaines, portée par des budgets colossaux de R&D, nombre de laboratoires à la pointe technologique, des armadas de chercheurs, une population avide de nouveautés et des aides étatiques impressionnantes. Toute la palette des organisations telles les incubateurs et fonds de capital à risque à même de développer les start-ups et de commercialiser leurs produits est présente avec des sommes à investir colossales. Faire croître l’innovation de nos entreprises en Chine doit bien entendu se décliner en priorité en leurs propres centres de recherche, mais aussi s’ouvrir à d’autres options: incubateur de pépites locales, mise de fonds en des initiatives domestiques, partenariat ou alliance avec des universités ou entités chinoises de recherche. Le pari est risqué, mais obligatoire avec en point de mire l’exploitation un jour d’innovations "made in China" hors de ses murs. Le Groupe SEB, numéro 3 dans l’électroménager à travers sa filiale 100% locale Supor travaille en cette voie.
  3. Une percée dans les mondes institutionnels : pour tout observateur du business entre la Chine et l’occident, le hiatus est impressionnant entre notre connaissance et relatif confort quant à traiter et à opérer en Chine dans la vie de tous les jours, y compris en ses dimensions interculturelles, et notre manque cruel de repères et de désarroi face à la complexité sans nom de leurs univers institutionnels, depuis l’État et ses innombrables structures jusqu’aux municipalités et sa kyrielle de services: force est de constater qu’ à ce jour très peu d’entreprises européennes institutionnalisent avec succès. Il est temps d’y remédier tant ne pas intégrer ce pan dans nos ambitions chinoises peut se révéler destructeur de valeur. À titre d’exemple, le conglomérat General Electric très implanté dans ses diverses activités en l’Empire du Milieu a constitué au fil des ans une équipe hyper professionnelle de plus de 25 personnes gérant les affaires de cet ordre.
  4. Une internationalisation conjointe: le net repli des investissements chinois en Europe depuis 18 mois ne peut être l’arbre qui cache la forêt: un retour certes plus raisonné, mais plus volumineux est à prévoir; à nous de le cadrer et l’encadrer pour sélectionner les projets les plus prometteurs et gagnant-gagnant; à nous aussi de réfléchir à de potentielles alliances régionales ou globales. C’est ce que nous montre le groupe hôtelier Accor partenaire en Chine et ailleurs de deux acteurs chinois de renom.

Alain Sepulchre est co-auteur de "l’Offensive chinoise en Europe" – Fayard 2015

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