Notre-Dame de la Vie

Tant qu’ils préserveront le patrimoine humain et le patrimoine naturel, les humains préserveront les conditions et la beauté d’une vie authentiquement humaine sur la Terre. ©Photo News

Pourquoi pleurer pour de vieilles pierres? Cette sorte de communion internationale lors de l’incendie de la cathédrale de Notre-Dame de Paris peut-elle nous éclairer sur la condition humaine?

Par Cédric Chevalier
Agent de la Fonction publique en environnement

Pour le philosophe Hans Jonas, "l’œuvre d’art existe seulement pour les hommes et à leur intention et seulement tant qu’ils existent eux-mêmes. Le plus grand des chefs d’œuvre devient un morceau muet de matière dans un monde sans hommes. D’autre part, sans ce chef-d’œuvre et sans ce qui lui ressemble, le monde qu’habitent les humains est un monde moins humain et la vie de ses habitants est plus pauvre en humanité."

Selon la philosophe Hannah Arendt, "le devoir des mortels, et leur grandeur possible, résident dans leur capacité de produire de choses - œuvres, exploits et paroles - qui mériteraient d'appartenir et, au moins jusqu'à un certain point, appartiennent à la durée sans fin, de sorte que par leur intermédiaire, les mortels puissent trouver place dans un cosmos où tout est immortel sauf eux." Notre-Dame de Paris est ainsi une œuvre d’art qui enrichit notre humanité et permet aux humains mortels de trouver leur place dans le cosmos.

Notre-Dame de Paris est une œuvre d’art qui enrichit notre humanité.
Cédric Chevalier

Par ailleurs, comme toutes les œuvres d’art et en particulier les monuments publics, la cathédrale contient la mémoire collective de l’humanité. Ses inscriptions nous rappellent les noms de nos ancêtres, leurs vies et leur élan vers l’éternité.

C’est une inscription, "Ananké", gravée dans la pierre d’une des tours de la cathédrale qui donne à Victor Hugo l’idée d’écrire son fameux roman "Notre-Dame de Paris". Pour les Grecs anciens, Ananké personnifiait la destinée, la nécessité inaltérable et la fatalité. Elle était l’épouse de Chronos, le temps. Victor Hugo fait donc de la cathédrale un personnage à part entière de son roman, qui incarne la quête du sens de notre existence face à l’impermanence et la fatalité absurde, et notre désir d’immortalité.

La cathédrale contient la mémoire collective de l’humanité.
Cédric Chevalier

La destruction d’une œuvre d'art comme Notre-Dame de Paris nous ramène donc à la fatalité de notre condition humaine: l’absurdité du monde dans lequel notre existence est jetée, l’impermanence de toute chose, notre propre mort, l’oubli… et la fragilité de l’aventure humaine et de son œuvre collective.

On appelait "forêt de Notre-Dame" la charpente vieille de 8 siècles de la cathédrale, assemblée à partir de 1.300 chênes issus de 21 ha de forêts. Ce n’est pas un hasard: la nature est cette autre grande dame, cette cathédrale vivante, que nous côtoyons en permanence, qui nous ramène, elle aussi, à notre mortalité car elle nous dépasse par son apparente immortalité. Depuis l’Accord de Paris, la nature est aussi devenue Notre-Dame de Paris. Elle aussi fait partie de notre patrimoine commun et elle pourrait disparaître dans l’incendie du réchauffement climatique.

L’œuvre de la nature est menacée par l’œuvre humaine.
Cédric Chevalier

La nature a créé une œuvre d’art vivante et donc mortelle. Une œuvre d’art qui s’autoproduit en permanence, qui a accumulé des millions d’années de mémoire (la biodiversité génétique), qui régénère en permanence le patrimoine de ses œuvres passées – qui est aussi le nôtre –, qui crée chaque jour du radicalement neuf, via l’évolution notamment, et qui enrichit l’humanité en ajoutant de la beauté à notre existence. Une œuvre d’art qui élève notre spiritualité car elle nous confronte à une altérité radicalement non-humaine.

Aujourd’hui, l’œuvre de la nature est menacée par l’œuvre humaine. Or, l’aventure humaine repose sur la persistance de la nature, pas l’inverse. Ne nous blâmons pas de partager l’émotion populaire, sincère, légitime, qui nous a touché lors de l’incendie de Notre-Dame. Mais cette émotion pour ce qui nous est cher – la vie, la beauté, la mémoire et l’œuvre – doit être élargie pour tenter de protéger ensemble la cathédrale vivante de Notre-Dame de la nature, avant que les flammes de l’incendie écologique ne la détruise irrémédiablement, elle aussi.

Tant qu’ils préserveront le patrimoine humain et le patrimoine naturel, les humains préserveront les conditions et la beauté d’une vie authentiquement humaine sur la Terre.

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